Une pochette au ras des pâquerettes?

Publié le 19 mai 2005 (modifié le 10 janvier 2010) par Erwan

as paqueUne pochette au ras des pâquerettes?Une image retient mon attention. Il s’agit de la couverture d’un album d’Alain Souchon, intitulé Au ras des pâquerettes (1999). Le livret associé au CD m’informe que la photographie est d’un certain Stéphane Sednaoui, sans doute associé au bureau de graphisme « H5 ».

Étrangeté, classicisme et… décadence ?

Sur une couverture vierge de tout texte, on peut reconnaître l’auteur interprète Alain Souchon, ici au cœur d’une mise en scène étrange. Dans un intérieur classique (mobilier Louis XV ?), reproduit en pieds, l’homme est debout sur un canapé - première étrangeté. Il est un peu débraillé, la chemise blanche légèrement entrouverte, baillant de son jean. Sa pose fait tout aussi légèrement penser au contrapposto, remontant au moins à la statuaire grecque antique et abondamment « citée » par les artistes de la Renaissance. Notons enfin que Souchon regarde vers sa droite, hors-cadre, à sa hauteur.

Comment interpréter une telle image, et le choix de cette image pour présenter l’album ?Deuxième étrangeté de l’image, tandis que Souchon est reproduit de façon nette, on peut voir à ses pieds trois « spectres » enchevêtrés, assis ou allongés. En robe de soirée, ou peut-être en nuisette, il s’agit de jeunes femmes dont l’image est flou(té)e. Elles sont floues et visuellement mêlées les unes aux autres, à tel point que cela décourage toute tentative d’identification, et qu’on ne saurait dire avec une égale certitude que tel membre appartient à tel ou tel corps. Peut-être s’agit-il de la même femme, reproduite trois fois dans des poses et tenues différentes (deux fois en tenue noire et une fois en tenue bordeaux) ? Toujours est-il que les trois figures floues semblent porter le regard vers la tête de l’artiste, et que l’une d’entre elles va jusqu’à lui toucher (caresser ?) la cuisse.

Troisième étrangeté identifiée : il semble que derrière l’artiste il y ait un miroir, dans lequel on ne voit que du noir et (peut-être) une porte. Autrement dit, l’artiste n’est pas réfléchi par le miroir. L’ambiance est chaude, sensuelle, intime, entre les boiseries murales et les chairs partiellement dénudées des jeunes femmes. La lumière globalement assez faible (voir les angles supérieurs de l’image, dans le noir), fait ressortir un Souchon nonchalant, à l’éclatante chemise.

Mais pour qui se prend-il ?!

Comment interpréter une telle image, et le choix de cette image pour présenter l’album ? Revenons d’abord sur l’absence totale de texte sur la pochette (nom de l’auteur, titre de l’album, logo de la maison de disque), que l’on peut qualifier de quatrième étrangeté de la pochette. Par ordre d’importance, c’est peut-être même la plus grande des étrangetés, car c’est peut-être celle-ci qui, inconsciemment, m’a amené à m’intéresser à cette image.

C’est vrai, après tout, on se serait attendu à une pochette plus conventionnelle, pour un album ayant pour titre Au ras des pâquerettes ! Mais non, aucun texte, ce qui revient au passage à prendre un certain risque sur le plan du marketing…

S’agit-il d’un nouveau pied de nez du Souchon pseudo-anticommercial, porte-parole des « Foules sentimentales » (cf. l’album C’est déjà ça, 1993), montrant du doigt ces marchands qui «  viennent vendre leurs habits en librairie » (cf. Rive gauche, sur l’album Au ras des pâquerettes) ? À l’évidence, à la maison de disque, on aura carrément estimé que l’artiste est tellement célèbre, que la promotion de l’album est si efficace et que son évocation dans la presse est si abondante, que l’on peut se permettre cette téméraire absence de texte !

Ajoutons à cela cette mise en scène où Souchon apparaît comme un fier David, usant d’un canapé comme d’un piédestal, émergeant nonchalamment de la « masse féminine », tout en l’ignorant superbement. Comment ne pas se dire : « mais pour qui se prend-il, aurait-il attrapé la grosse tête !? ». À moins…

… À moins de connaître un peu ses chansons, son univers, et de savoir que le chansonnier est parfaitement capable de ne pas se prendre du tout au sérieux. Peut-être d’ailleurs, à travers l’absence de son image dans le miroir, doit-on comprendre que l’artiste n’estime pas être davantage qu’une sorte de fantôme lui aussi, à sa manière.

Un regard amoureux, hors cadre

À travers cette photo, il est manifestement question d’amour, ou disons de relations intimes, entre l’artiste d’une part et ces spectres anonymes d’autre part : cet homme, ces femmes couchées, cette ambiance chaleureuse, intime, cette caresse sur la cuisse… Mais il y a un malaise. Entend-on évoquer les amours de la vie de Souchon ? Amours successives ? Simultanées ? S’agit-il d’exciter la plus people de nos curiosités ?

Mais il semble que cet amour-là ne soit pas véritablement partagé, car une fois encore l’homme, supérieur, ne rend leur regard à aucune de ces femmes fantomatiques. Le fait que ces spectres soient multiples et sans nom peut également nous inviter à envisager une autre forme d’amour, plus rare : l’amour qui lie un artiste à son public, à ses fans, à ses groupies. Allez savoir.

Allez aussi savoir où, que, qui diable Souchon regarde-t-il, à sa droite ? Cette information est la seconde grande absente de la pochette (après celle du texte). Elle me manque.

Pour (mieux) comprendre, achetez donc !

Il ne me reste qu’à acheter l’album, à écouter la chanson ayant donné son titre à l’album pour avoir le sentiment de comprendre un peu plus :

Sans ce penchant pour une personne / L’être aimé / Sans les ailes que ça vous donne / D’être aimé / On reste au ras des pâquerettes / Coeurs légers coeurs légers dans les nacelles / Les amoureux volent dans le ciel / Laissant en bas les coeurs lourds / De ceux qui n’ont pas d’amour.

J’ai aussi alors la possibilité de feuilleter le livret de l’album, notamment pour y retrouver Alain Souchon, sur une autre photo. Il est assis dans un siège, le regard perdu, délaissant une femme, un peu moins floue, lascivement couchée sur le canapé. En bas de la photo cette citation, que l’on attribue spontanément à Souchon himself :

« L’amour toujours est un bon sujet, à cause de toujours. »

Alors on en vient à se persuader que les choses sont un peu plus claires : la pochette de l’album parle bien d’amour mais attention, de l’Amour, avec un grand A. Elle nous désigne sans la montrer cette personne qui est éternellement dans le coeur de l’artiste et que personne, semble-t-il vouloir nous dire, ne viendra détrôner. On sent que cet amour-là c’est du vrai, du qui élève le couple, du qui peut passer sans problème l’épreuve du passage en machine (cf. le titre L’amour à la machine, sur l’album C’est déjà ça).

Au delà de cette interprétation, l’air de rien, la pochette remplit parfaitement un double rôle. Pas du tout « au ras des pâquerettes », l’image comporte d’abord cette dose de mystère qui pique la curiosité et incite à acheter l’album. Ensuite, une fois l’album acheté, la photo et l’ensemble du livret accompagnant le CD se posent comme des éléments ludiques sur lesquels l’auditeur-lecteur-spectateur peut s’attarder, jouer notamment à clarifier les petites énigmes marketingo-poétiques de la pochette.


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