Une photo de presse européenne

Publié le 4 janvier 2008 (modifié le 10 janvier 2010) par Erwan

dzl immigrantUne photo de presse européenneParmi les meilleures photos de 2007 par Reuters, celle reproduite ci-contre m’arrête (cliquer dessus pour la voir en grand). Mélange d’art et de journalisme, cette image « miraculeuse » et engageante rejoint ma culture, mon point de vue d’Européen.

Sur Reuters.com, une galerie nous présente ce qui semble être une collection des 106 meilleures « photos de l’année 2007 » de l’agence [1]. Pourquoi 106 ? Comment ont-elles été sélectionnées ? Mystères. J’en remarque une, que l’on doit au photojournaliste Darrin Zammit Lupi. La légende anglaise qui accompagne l’image indique à peu près ceci :

« Un candidat à l’immigration monte dans un navire des Forces armées de Malte après avoir été transféré depuis un chalutier, à environ 80 miles nautiques au sud de Malte, le 31 mai 2007. Vingt-sept candidats à l’immigration, supposés venir tous de Somalie, ont été sauvés par le chalutier sicilien Esaco alors que leur embarcation chavirait ; ils tentaient de rejoindre le sol européen depuis l’Afrique, selon les autorités. »

Un témoignage sélectif

Regarder une telle image peut aider à comprendre combien la séparation entre le journalisme et l’art s’avère parfois bien difficile aujourd’hui. Simplifier, ne retenir que l’essentiel et le souligner : de tels conseils, visant à créer du sens ou de l’empathie, bref à susciter l’intérêt, sont-ils à adresser à l’artiste ou au journaliste ? En tout cas, ils ont été appliqués par le photojournaliste.

Celui-ci a peu gardé et beaucoup écarté : le reste du corps du sauveteur aux gants verts, les autres naufragés et sauveteurs qui sont sûrement là, hors-champ… L’expression du visage du rescapé, rien qu’elle, en dit long sur l’épreuve que l’homme vient de traverser, bien que le bas du visage soit masqué.

Avec ça, mon imaginaire a de la matière et de l’espace pour « travailler » : je devine peut-être autant que je vois qu’on fait passer l’individu d’une embarcation basse à une autre, plus haute, plus sécure. Avec ça, j’ai l’impression de voir le sauvetage initial, par l’équipage du chalutier Esaco.

Cet enregistrement, très sélectif, me souffle une histoire bien plus vaste : celle de cet anonyme à la peau brune et de ses compagnons d’infortune. Et on pourrait presque oublier un instant la légende, pour que l’image évoque plus largement tous ces migrants africains qui tentent illégalement, désespérément, de gagner l’Europe.

Un homme face au soleil, deux autres qui le « cadrent »

Art et journalisme. Une part de la valeur de l’image réside dans l’enregistrement d’une coïncidence : l’embarquement de cet homme est l’occasion, simultanément, de l’exposer au soleil. Cette lumière rasante, qui met en exergue et donne une telle chaleur à la peau de son visage, joue un grand rôle dans un contexte immédiat froid ou sombre. Avec la composition, la lumière hiérarchise notre lecture, magnifie et complète le document.

Il m’a semblé un instant que le photographe et le sauveteur ne faisaient qu’un. Comme si l’appareil avait été placé sous le bras […] et s’était déclenché tout seul !On croirait à une mise en scène, comme au théâtre, pas au sens d’un trucage. Une « poursuite » naturelle a éclairé ce visage, comme si le caractère unique dans le cadre et la quasi centralité de ce visage ne suffisaient pas [2]. Elle attire immédiatement mon attention de « spectateur » [3].

La composition ne se résume pas à ce visage. La tête semble simultanément émerger de l’ombre du bateau, de derrière son propre bras et, dans une moindre mesure, de l’eau qui l’environne. Le corps du sauveteur, quant à lui, coïncide en quelque sorte avec les trois autres côtés de l’image : son tronc à gauche, sa main gauche en haut, sa main droite à droite. En d’autres termes, le photographe a saisi le rescapé entre les bras du sauveteur, qui cherchait à le saisir également.

Il m’a semblé un instant que le photographe et le sauveteur ne faisaient qu’un. Comme si l’appareil avait été placé sous le bras - de façon à libérer les deux mains pour hisser le naufragé - et s’était déclenché tout seul ! Si étonnante soit-elle, je pense qu’une telle impression ne doit pas être éludée. Elle m’aide à voir dans la photo un peu plus qu’un enregistrement distant et neutre ; nous sommes littéralement pris dans l’action [4].

Une photo pour Européens ?

Plusieurs caractéristiques font que cette photographie s’adresse remarquablement à une sensibilité occidentale, et plus particulièrement européenne.

Miracle ! Cette photo constitue une approche optimiste (le sauvetage d’un naufragé) du drame que vivent tant de candidats africains à l’exil, et pas seulement en 2007. Par ailleurs, la rencontre entre cette lumière et ce naufragé qu’on embarque confère une dimension exceptionnelle à une scène pourtant fréquente en Méditerranée. Le mot « miracle » m’est tout de suite venu à l’esprit en découvrant cette photo, comme s’il sortait de la bouche de cet Africain.

Bien qu’athée, je ne peux nier mon approche artistico-religieuse, a fortiori dix ans après la célèbre [ « Madone de Bentalha » ][lien mort, 28/11/2008] (Hocine Zaourar, AFP) et les nombreux débats qu’elle a suscités. Il me semble pertinent de rappeler notre héritage culturel, dont l’iconographie baroque, et plus particulièrement l’utilisation de la lumière comme le signe d’une manifestation divine ou surnaturelle [5].

Implication fantasmée. Nous pourrions aussi trouver une certaine similitude entre le point de vue plongeant du photographe et celui, plus abstrait, de l’Europe sur cet Africain qui cherche à embarquer avec nous : peut-être un peu condescendant, depuis le bon côté de la balustrade…

Et sans trop se mouiller, le spectateur peut tout de même éprouver le frisson d’une certaine proximité avec le sujet, dans la tradition d’un Robert Capa. Mais c’est surtout la proximité, complexe, du cadre et du corps du sauveteur qui retient mon attention. C’est elle je crois qui fait presque de moi un « spectateur-sauveteur » devant cette photo, un impliqué irrationnel, le quasi-acteur d’un quasi-miracle. En épousant du regard ce corps-cadre du sauveteur, il me semble que je suis presque sur le point d’agir moi aussi, pour que le miracle lumineux du « retour à la vie » ait lieu…

Je me souviens de ce traumatisme : Omayra Sánchez, cette fillette colombienne morte en 1985 dans un torrent de boue à Armero, au terme d’une agonie filmée de deux jours. Sur l’image la plus vue de ce drame, pas de bras tendu, aucune aide ; la fille ne semble devoir compter que sur elle-même. Insupportable. Une page de Wikipédia rappelle que ce fait divers « avait créé un malaise dans les médias, soulevé beaucoup de questions sur leur rôle et sur la frontière entre information et voyeurisme ». Je me souviens aussi de ces propos du chercheur Dominique Wolton, selon lequel « […] le citoyen occidental est un géant en matière d’information, et un nain en matière d’action » [6]. Un nain ou un manchot, ou tout simplement un absent, dans la plupart des cas.

Pour en revenir à notre photo, je ne sais pas à quel point le photographe a cherché à faire de ce sauveteur un corps-cadre, une sorte de prolongation agissante de moi-même sur le terrain, mais je comprends parfaitement que cette photo de rescapé ait pu être choisie pour illustrer la presse occidentale. Il me semble qu’à travers elle, c’est un sentiment double d’empathie et d’impuissance occidentales face à la misère du monde - certes très diversement partagé, même à l’intérieur de la seule Europe - qu’on peut interroger [7].

Gants verdâtres et non-rencontre

Quelque chose me gène dans cette photo, malgré ses nombreuses qualités, mais quoi ? Peut-être le fait que le naufragé semble ignorer le sauveteur. Et puis il y a ces gants, que je suppose appartenir à un professionnel méthodique. Ah ! ces mains gantées qui sauvent, certes, mais avec nuance, avec précaution, avec des « pincettes ». Ces gants verdâtres dont on peut comprendre la présence, mais qui confèrent une étrangeté glaciale et si peu hospitalière au sauveteur… [8] Je me dis que ces gants expliquent peut-être, en partie, que le naufragé semble leur préférer une autre prise.

Notes :
  1. Merci à Le Monolecte d’avoir signalé cette galerie sur Flickr. [retour]
  2. (Ajout, 20/03/2009) Je pense de nouveau à cette photo en revoyant une scène du film Léon, de Luc Besson. La petite Mathilda (Natalie Portman) frappe à la porte de son voisin de palier, Léon (Jean Réno), tandis qu’elle croit sa vie menacée par des policiers ripoux qui viennent d’abattre les autres membres de sa famille. Après avoir sonné plusieurs fois et discrètement imploré Léon, celui-ci finit par ouvrir, sauvant ainsi la vie de la jeune orpheline. Une intense lumière solaire inonde simultanément le visage de la jeune fille. [retour]
  3. J’apprends du photographe, sur MySpace.com, qu’il s’intéresse au théâtre en tant que photographe, mais aussi en tant qu’acteur et… metteur en scène. [retour]
  4. (Ajout, 09/01/2007) Remarquons aussi comme la composition de la photo souligne bien l’action en cours : la courbe constituée par le bras droit du sauveteur, prolongé par le bras gauche du naufragé, nous conduit bien globalement du coin supérieur droit vers le coin supérieur gauche (vers le tronc du sauveteur), après une descente récupératrice au cœur de l’image. Et que trouve-t-on en haut à gauche, au terme de ce vaste mouvement ? La main gauche du sauveteur, tendue vers le naufragé. Vraiment, une image très réussie. [retour]
  5. Je songe par exemple à un tableau du Caravage comme « La conversion de Saint Paul sur le chemin de Damas » (1600, Chapelle Gerasi, Santa Maria del Popolo, Rome). [retour]
  6. Internet et après ?, éd. Flammarion, 2000. [retour]
  7. Cette dernière partie, et notamment les deux derniers paragraphes, ont été ajoutés ou remaniés le 07/01/2008. [retour]
  8. Comment ça, « c’est le même vert que celui de ton blog » ?! [retour]

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 Mots-clés associés à ce billet : analyse, art, journalisme, photographie, sémiologie



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