Sarkozy s’affiche entre inspiration et différence (2/3)

Publié le 22 février 2007 (modifié le 2 avril 2009) par Erwan

mittsar2Sarkozy saffiche entre inspiration et différence (2/3)Où Nicolas Sarkozy veut-il en venir, avec sa première affiche de campagne qui fait penser la « force tranquille » de François Mitterrand ? La deuxième partie d’un essai d’analyse de ce message visuel est dédiée à la comparaison des deux affiches.

Première partie : ici.

Cette analyse emprunte de façon libre des méthodes relevant de la sémiologie de l’image, que Martine Joly présente comme « un outil de travail […] pour l’analyse comme pour la conception des images ou, plus exactement, des messages visuels » [1]. Les messages visuels sont des combinaisons de textes et d’images, ici des affiches, relevant de la communication (ou de la persuasion) politique [2]. Partant principalement des deux messages visuels, il s’agit moins de détailler ce qu’il fallait absolument comprendre que de tenter de savoir tout ce que l’on a cherché à nous faire penser ou croire, par l’affiche de N. Sarkozy, et comment ses auteurs s’y sont pris. La présente restitution mêle la description et une première étape interprétative. Elle distingue d’abord les principales ressemblances formelles entre les deux affiches, puis les différences, moins fréquemment relevées, peut-être moins consciemment perçues.

Ultérieurement, à partir des billets précédents, je tenterai d’avancer une intention de message aussi complète que possible pour l’affiche de 2007, assortie d’un regard critique. Au-delà, peut-être saurons-nous dégager quelques éléments de la stratégie de communication de l’UMP dans le cadre de la campagne pour la présidentielle.

Des ressemblances qui jouent leur rôle de « madeleine »

Je ne compare ici que l’affiche panoramique de 1981 (faite de deux affiches de 4x3 mètres) avec l’affiche panoramique de 2007, et non avec une de ses variantes. La découverte de variantes du message visuel de 2007 (exemple 1, ex. 2, ex. 3) contribue à me faire prendre conscience qu’il s’agit d’un photomontage sophistiqué qui dépasse la simple apposition de texte sur une (seule) image. L’affiche de 1981 est également un montage (textes ajoutés, bandes horizontales de couleur, possible montage de l’église avec le village…).

mittsarkSarkozy saffiche entre inspiration et différence (2/3)

Les deux affiches se ressemblent sur plusieurs autres points. Ce sont des portraits d’homme seul (si l’on excepte l’oiseau sur l’affiche de 2007), dans un cadre rural, portant veste et chemise ; les candidats sont (plus ou moins) décentrés à gauche dans le cadre ; ceci n’empêche pas l’existence d’une sorte de composition en miroir autour du candidat, qui sépare un avant d’un après, et/ou un sans d’un avec ; il y a à chaque fois un slogan et une « signature » ; une absence notable : celle du moindre logo. Je note encore que le candidat est toujours en (légère) contre-plongée et il est éclairé depuis la gauche ; enfin, il y a trois ou quatre couleurs dominantes dont toujours le bleu et le blanc, importantes compte tenu de l’importance du ciel. Les ressemblances formelles entre les deux affiches sont, on le voit, déjà nombreuses et importantes. Suffisamment pour que l’une rappelle l’autre à beaucoup de gens, vingt-six ans après, et bien que les campagnes politiques soient volontiers critiquées pour être « monotones et peu innovantes », comme le rappelle Fabrice d’Almeida [3]. Ce rappel de l’affiche de 1981 par celle de 2007 ne peut être que volontaire de la part de professionnels de la communication répondant, qui plus est, à la commande d’un annonceur politique.

Mais il y a aussi de nombreuses différences. Si leur étude sera certes l’occasion de faire d’autres formes de rapprochement entre ces affiches, elles n’en restent pas moins de véritables écarts, parfois même des oppositions, indéniablement constitutives du message visuel de l’affiche du candidat de l’UMP.

Différence de « timing » d’affichage

Rappelons-nous d’emblée une différence entre les deux affiches : d’après mes informations, l’affiche « la force tranquille » est la seconde affiche de campagne de F. Mitterrand, proposée entre les deux tours de l’élection de 1981 [4]. Celle de N. Sarkozy est, elle, la première d’une série de deux. Ceci nous invite à ne pas considérer le message du candidat de l’UMP par voie d’affiche comme « complet ». La seconde affiche a été annoncée, mais par voie de communiqué de presse (cf. la première partie de l’article). La première affiche de N. Sarkozy ne fait pas véritablement appel en soi au principe du teasing (annonce d’une suite), mais elle peut néanmoins viser à ménager un effet de surprise.

Sans doute conviendrait-il également de comparer le nombre d’exemplaires des affiches panoramiques de 1981 et de 2007. Je ne connais malheureusement que les chiffres de la campagne de 2007 : 50.000 exemplaires pour la première affiche (celle que nous étudions, donc), et trois millions d’exemplaires pour la réédition de celle-ci ou pour une seconde, entre mars et avril.

Différences dans les couleurs, la lumière et les matières

Par ses trois bandes bleue, blanche et rouge en guise de fond, l’affiche de 1981 fait clairement référence au drapeau français. Elle me fait un peu penser à la photographie officielle du Président Valéry Giscard d’Estaing, prise en 1974 par Jacques-Henri Lartigue. Une autre source d’inspiration, à mon sens plus pertinente, aurait été mentionnée par un lecteur du magazine Le Monde 2 : celle d’une affiche du maréchal Pétain (peut-être celle qui a pour slogan : « Il était une fois un maréchal de France »). Les bandes bleue et blanche de l’affiche de 1981 correspondent à un ciel impalpable, faire-valoir du registre inférieur rougeâtre et dense, ainsi que du candidat et de l’église qui en émergent. Le candidat et le village, sont liés entre eux par une même coloration.

L’éclairage en contre-jour sur le candidat, comme sur l’église, contribue à rendre l’image globale naturelle, authentique, cohérente, d’un seul tenant. Cette teinte rose-rouge confère, par ses propriétés optico-symboliques, chaleur et proximité à l’affiche et au candidat. Elle renvoie également à la gauche (politique) en général, et à la rose du PS plus particulièrement.

Sur l’affiche de 2007, à l’exception de la tête de N. Sarkozy, le rose-rouge a pratiquement disparu. Avec lui, c’est non seulement la référence — par la couleur — à la gauche qui est gommée, mais aussi celle du drapeau français. Dans le registre inférieur se déploie une campagne d’un vert soutenu. Le vert de l’affiche a un côté artificiel. Cette impression est renforcée par les incohérences de l’éclairage (candidat éclairé plutôt de face, paysage en contre-jour, avec les lueurs du soleil derrière la forêt), ainsi que par le port d’un costume de ville dans cet univers champêtre.

Mais plus que le vert, ce sont le bleu (clair ou foncé) et le blanc qui ont la part belle dans l’affiche. On les retrouve sur la cravate du candidat, dans un ciel qui se fait ici de plus en plus concret, palpable, avec ses nuages de plus en plus denses et nets. La couleur bleue marque aussi de nombreux autres éléments de l’affiche (cravate, textes…), indiquant une identité, une préférence bien différentes du rose-rouge.

Quelques propriétés et symboliques du vert et du bleu

  • Le vert est neutre, calmant, rassurant, rafraîchissant, vecteur d’espérance.
  • le bleu : politiquement parlant, il s’oppose au rouge (Wikipedia: « en politique française, [la couleur bleue] symbolise les milieux plutôt conservateurs »). Comme le vert, le bleu est calmant et apaisant. C’est la couleur de l’immatériel, de l’infini, de l’imaginaire, de la noblesse, de Dieu, de l’espace et notamment de « la dimension verticale » [5].

Différences dans les textes et la typographie

Le texte et l’image entretiennent des rapports étroits ; ils se complètent voire se substituent l’un à l’autre. Sur l’affiche de 1981, le slogan « la force tranquille » est bizarrement placé [6]. L’oxymore intrigue, le slogan joue son rôle de captation de l’attention ; puis il se laisse — éventuellement — interpréter, l’image à l’appui, comme un lien de causalité présenté en raccourci : la force (le candidat) génère ou entretient la tranquillité (du peuple). Le point final suggère le caractère définitif de cette tranquillité.

La fonction présidentielle est elle aussi présentée en raccourci. Fantasmatique, elle combinerait la prise de pouvoir au sommet de l’État et une proximité maintenue avec les Français (y compris les ruraux, loin de Paris). Alors que le slogan suscite une ouverture sémantique (dans l’ère d’un septennat mitterrandien encore hypothétique) cultivée par l’image, la signature « balise » au contraire l’interprétation : il est bien question de l’élection présidentielle et non d’une quelconque élection locale.

L’affiche de 2007, elle, combine plus étroitement le slogan, devenu central dans la composition, et l’image. Par le début de son slogan, l’affiche insiste sur l’idée que rien n’est joué d’avance ; qu’il faut avant tout fédérer les Français (« ensemble ») et leur permettre de s’informer sur le candidat et son programme (site web en signature). Ensuite seulement, il est envisageable de susciter l’imagination, d’ouvrir des perspectives (« tout devient possible »). Une autre ouverture est incarnée en fin de slogan par l’oiseau (qui remplace le point). L’affiche témoigne aussi d’un souhait, aussi manifeste qu’opposé à un F. Mitterrand très classique, d’apparaître moderne (choix typographique, allusion à internet), céleste et d’un autre camp que les « rouges » ou les « roses » si terrestres (renvoi phonétique - ensemble, possible - et plastique au bleu).

F. Mitterrand est associé à un mot (force) ; N. Sarkozy est, par son image photographique directement, une ponctuation (la cravate bleue fait office de virgule bleue qui manque au slogan bleu, et toute sa photo interrompt la lecture du slogan), au carrefour entre le moment de la campagne, comme candidat, et le moment du mandat, comme Président. L’adresse (URL) du site internet est la seule véritable allusion au nom du candidat et au pays dont on parle, la France (extension « .fr » du nom de domaine « sarkozy.fr »).

Différences dans la composition

Les compositions des deux affiches sont proches à première vue, mais elles ne semblent véhiculer que très partiellement les mêmes idées. Par son contenu, l’affiche de F. Mitterrand nous parle de l’humanité (à travers lui et à travers le bâti, le village), d’une France profonde relevant plus volontiers du passé que du présent (vieux village, église romane…). La composition, elle, connote l’enracinement (rapprochement formel de l’homme avec le village, densité du registre inférieur, assise des épaules sur le bord inférieur, cf. illustration) ; la stabilité (horizontalité des bandes tricolores, des textes et de… l’horizon) ; le « protectionnisme » (F. Mitterrand et ses textes blancs font « rempart » autour du village) et l’incarnation (solitude, monumentalité, similarité micro entre le visage et l’église, proches l’un de l’autre ; similarité macro entre l’homme et le village).

mittsar2Sarkozy saffiche entre inspiration et différence (2/3)

Sur l’affiche de N. Sarkozy, l’idée d’incarnation du paysage par l’homme est également présente, mais beaucoup plus diffuse. Elle prend la forme discrète d’un motif en « double arrondi », sorte d’« ADN graphique » de l’image, que l’on trouve, diversement décliné dans les sourcils du candidat (et peut-être dans la limite front-cheveux), mais aussi dans l’oiseau (situé à peu près à la hauteur des sourcils) et, à l’arrière-plan, dans les collines et dans les nuages à droite, en perspective.

Symboliques de l’arbre, de la forêt et de l’oiseau…

  • Selon mon dictionnaire des symboles, l’arbre est « l’un des thèmes symboliques les plus riches et les plus répandus ». Il est « universellement considéré comme un symbole des rapports qui s’établissent entre la terre et le ciel ». Plus loin : « Figure axiale, il est tout naturellement le chemin ascensionnel par lequel transitent ceux qui passent du visible à l’invisible […] ». J’ajoute que c’est aussi un arbre qui est le symbole du parti de N. Sarkozy, l’UMP.
  • L’arbre ne doit pas nous cacher la forêt, auquel le dictionnaire des symboles associe l’idée de « sanctuaire à l’état de nature », parfois inquiétant mais plutôt vecteur de sérénité.
  • Un peu comme l’arbre, l’oiseau sert de « symbole aux relations entre le ciel et la terre » du fait de sa capacité à voler, mais s’affirme surtout comme un « symbole du monde céleste ». Les oiseaux sont aussi « en quelque sorte les symboles vivants de la liberté divine, affranchie des contingences terrestres ». Ils symbolisent les états spirituels, les anges, les états supérieurs de l’être [7]

Pour le reste, le candidat de l’UMP nous parle, au contraire du socialiste, de changement, d’envol et de libération : parcours de lecture qui chute puis rebondit au niveau de sa « virgule-cravate » ; suggestion de métamorphose en oiseau (?) ; invitation par le parcours de lecture (et les symboles du bleu, de l’arbre ou de l’oiseau) à préférer à la terre, vide et déclinante à droite, l’envol dans un ciel dont la densité et la proximité se renforcent. L’humanité est ici moins présente ; elle tend à se résumer à la personne du candidat. Celui-ci pose toutefois au coeur d’une nature porteuse des traces de l’homme (chemin), pas forcément maitrisée pour autant (déforestation ?).

Je note un détail. Il y a apparemment deux chemins à droite du candidat. Au-dessus du chemin le plus nettement dessiné, un possible « chemin abandonné » (une zone accidentée filant vers la gauche derrière le candidat, où la végétation semble avoir repris ses droits) constitue peut-être une charge discrète contre la gauche (politique) ? [8]

Différences dans l’attitude du présidentiable

Sur son affiche, F. Mitterrand est à la fois imposant et « proche » (au sens de près et au sens d’intime, de « sans cravate » dans le cadre). Manifestement en train de quitter le village que l’on voit derrière lui, il nous fait face mais il ne nous regarde pas ; sûr de lui, il ne semble rien attendre de nous. Est-il symboliquement en campagne électorale, ou fait-on allusion plus globalement au parcours politique du candidat, quittant sa Bourgogne et montant faire carrière à Paris ?

N. Sarkozy, lui, est plus distant sur l’affiche de 2007. Sûr de lui également, il nous regarde et semble s’écarter pour nous inviter à rejoindre la forêt. Il semble nous attendre, nous inviter à l’accompagner (un peu comme Jacques Chirac sur sa photographie officielle de Président, prise en 1995 par Bettina Rheims). Nous sommes conviés à faire une partie du chemin [9].

Suite et fin de l’article : ici.


Notes :
  1. Martine Joly, L’image et les signes, approche sémiologique de l’image fixe, coll. Fac image, éd. Nathan, 1994, p. 7. M. Joly est professeur à l’université Michel de Montaigne-Bordeaux III. [retour]
  2. La persuasion politique, ancêtre de la communication politique, est distinguée de la propagande par Monica Charlot en 1971 : « La “persuasion‘“suppose la concurrence, exclut le totalitarisme. La propagande peut être scientifique, comme la “persuasion” ; elle est, contrairement à celle-ci, par essence, de nature totalitaire. […] La persuasion, à cet égard, est plus proche de la publicité que de la propagande. Elle se situe d’emblée dans un marché, en situation de concurrence. Elle limite ses ambitions à l’effet immédiat sur telle prise de décision, dans telle campagne ». Monica Charlot, La persuasion politique, Paris, Colin, 1971, pp. 8-11. (Ajout, 18/04/2007) En fait, il y a lieu de se demander s’il faut distinguer une première phase qui s’appellerait propagande, puis une autre qui lui aurait succédé et qui s’appellerait persuasion puis communication politique. L’histoire de la propagande et la continuité des moyens employés, au fil du siècle précédent et du présent siècle, m’invitent fortement à considérer que nous parlons rigoureusement de la même chose, sous des appellations différentes. Le mot « propagande », devenu péjoratif, n’est plus de mise, mais pas les pratiques qu’il désigne, de plus en plus employées. Lire à ce sujet le passionnant livre de Philippe Breton, La parole manipulée, Éd. la découverte & Syros, 2000 (1997 pour la première édition). [retour]
  3. Fabrice d’Almeida, Images et propagande, xxe siècle, éd. Casterman - Giunti, 1995, p. 154. Selon ce livre relativement ancien, F. d’Almeida est maître de conférences à l’université de Paris X-Nanterre. [retour]
  4. Ibid., p. 155. [retour]
  5. Source principale : J. Chevalier et A. Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, coll. Bouquins, éd. Robert Laffont-Jupiter, 1982. (Ajout, 02/04/2009) Le vert est fréquemment associé à la nature et, par extension, à la défense de la cause écologique voire à celle, plus large encore, du développement durable. Le bleu, couleur associée au ciel ou encore à l’eau, renvoie également à la nature et peut-être également convoqué pour les mêmes causes. [retour]
  6. La raison de ce curieux positionnement, pas vraiment centré, est sans doute à chercher du côté de la décomposition possible de l’affiche panoramique en deux affiches 4×3 m. Chacune des deux affiches devait pouvoir « fonctionner » isolément, du moins autant que possible [retour]
  7. Source principale : J. Chevalier et A. Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, coll. Bouquins, éd. Robert Laffont-Jupiter, 1982. [retour]
  8. (Ajout, 17/05/2007) En dernière analyse, ce tracé incertain ne serait qu’un guide visuel, incitant le spectateur à porter son regard vers le ciel. Cf. à ce sujet ce billet. [retour]
  9. (Ajout, 27/03/2007) L’internaute pourra rapprocher avec profit ces attitudes de ce qu’écrivait Roland Barthes il y a déjà cinquante ans à propos des photos figurant sur les prospectus de « certains candidats-députés ». Mythologies, Éd. Le Seuil, 1957, pp. 161-163. [retour]

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