Sarkozy s’affiche entre inspiration et différence (1/3)
Publié le 4 février 2007 (modifié le 1 décembre 2008) par Erwan
Où Nicolas Sarkozy veut-il en venir, avec sa première affiche de campagne qui fait penser à celle de la « force tranquille » de François Mitterrand ? Dans cette première partie d’un essai d’analyse de ce message visuel, je m’intéresse aux commentaires publiés sur le net à son sujet.
La première des affiches de campagne de Nicolas Sarkozy à l’élection présidentielle française de 2007 a été dévoilée le 14 janvier dernier, jour de son investiture par le parti qu’il préside, l’UMP. Un communiqué d’Associated Press (AP) relaie les informations suivantes : l’affiche a été conçue « en deux formats, […] par le publicitaire Jean-Michel Goudard et par Olivier Bontemps, de l’agence View ». Une seconde affiche est annoncée, avec cette fois un paysage maritime [1].
Les similitudes de cette affiche avec celle de la campagne du socialiste François Mitterrand [2] pour l’élection présidentielle de 1981, conçue par Jacques Séguéla, ont été souvent soulignées. Le communiqué d’AP cité plus haut titrait lui-même : « Sarkozy : une affiche très mitterrandienne » [3]. L’héritage de J. Séguéla, à qui l’on prête un rôle important dans l’élection de F. Mitterrand [4], est appelé à servir de nouvelles causes. Déjà, lors de l’annonce de sa candidature en novembre, N. Sarkozy avait paraphrasé le slogan « la force tranquille », avec sa formule : « la rupture tranquille ».
Nous connaissons maintenant le slogan finalement retenu pour la campagne de N. Sarkozy : « ensemble, tout devient possible ». Je ne suis pas convaincu que la (relative) ressemblance de ce slogan avec celui d’une autre affiche socialiste, datant de 1972 et exposée rapidement à la presse par François Hollande, ait été recherchée. Pourquoi le voudrait-on ? Pour « effacer les lignes, jeter la confusion » entre droite et gauche, stratégie que dénonce le premier secrétaire du PS (source) ? Mais est-ce un slogan typiquement socialiste, ou même de gauche ? Combien se souvenaient de cette affiche ? Est-il si évident que ce slogan ait eu un effet politique positif ? Non, l’intérêt m’échappe.
En revanche, indubitablement, par son affiche le candidat de l’UMP convoque la stratégie de communication déployée par les socialistes lors de la présidentielle de 1981. Pour délivrer quel message ? Pour servir quelle stratégie ? N. Sarkozy veut-il dire la même chose que F. Mitterrand ? Et au fait, à quel point ces images se ressemblent-elles ? N’y a-t-il pas d’autres influences à détecter que celle du tandem Mitterrand-Séguéla ? Avant de comparer plus en détail les deux affiches, puis de tenter de cerner le message et la stratégie des communicants de l’UMP, voyons un peu comment l’affiche a été reçue et commentée.
Du constat de ressemblance à la recherche d’explication
La consultation d’internet nous permet de prendre la « température » de l’opinion après la publication de l’affiche. Sans méthode précise, sans aucune prétention à la représentativité et encore moins à l’exhaustivité. Simplement pour esquisser un panorama de comportements, ainsi que pour voir un peu comment, et à quel point, l’affiche « parle » aux internautes.
L’allusion à l’affiche de 1981 semble avoir été très largement perçue, sans doute en partie avec le concours des journalistes, comme on peut le voir à travers le titre du communiqué d’AP. J’en trouve en tout cas de nombreuses traces. « No comment », titre simplement Heretic sur son blog [5] au-dessus de la reproduction des deux affiches. L’auteur se contente d’offrir à l’internaute la possibilité de comparer et de constater l’évidence d’un plagiat. L’animateur Jean-Marc Morandini rapproche lui aussi ces affiches, et demande aux visiteurs de son blog ce qu’ils en pensent.
Mais encore ? Sur son Sémioblog, Virginie Spies, maître de conférences, souligne elle aussi la ressemblance, mais s’interroge elle-même sur cette référence à l’affiche de 1981 (ainsi qu’à un ancien slogan de la SNCF, « c’est possible »). N. Sarkozy veut-il brouiller les frontières politiques, et « faire oublier que son coeur est à droite ? », s’interroge-t-elle. Puis elle conclue : « Les publicitaires et conseils en communication du président de l’UMP ont-ils imaginé qu’une image et un slogan déjà ancrés dans la tête du public pourraient avoir un effet positif ? C’est possible… ».
L’auteur du blog Carnets de nuit rapproche également les deux affiches, puis explique leur ressemblance par les préoccupations communes qu’il prête aux candidats :
« Mitterrand avait besoin de montrer qu’après 23 ans de gouvernement gaulliste puis giscardien, les socialistes n’allaient pas mettre le pays à feu et à sang, que les chars soviétiques resteraient au-delà du rideau de fer, que l’avenir s’ancrait dans le passé et qu’il n’y avait pas lieu de s’affoler : d’où le slogan “La force tranquille” et cette image rassurante, d’un homme souriant sur fond de paysage rural. Nicolas Sarkozy sait également qu’il doit rassurer. »
Et l’auteur de citer, comme le communiqué d’AP, un sondage Ifop pour Le Journal du dimanche (JDD), selon lequel 51% des Français se déclarent inquiets par le candidat et ministre de l’intérieur.
Ainsi, toujours selon Carnets de nuit, ce sondage expliquerait que N. Sarkozy « pose […] sur fond de paysage paisible ». Mais le sondage en question est paru… dans l’édition du 14 janvier du JDD, soit le jour même de la présentation de l’affiche. Or on ne conçoit et ne réalise pas une telle affiche en un jour. Si la communication du candidat a intégré cette nécessité supposée, c’est probablement à la suite d’enquêtes d’opinion bien antérieures (ou bien l’enquête publiée par le JDD est assez ancienne…).
En outre, la lecture des réactions à cette affiche sur internet ne confirme pas son effet rassurant, si celui-ci était recherché. Je cite ce commentaire de chesternab sur le blog de Netpolitique : « C’est froid cette affiche, sans émotion, sans coeur, contrairement à celle de Mitterand où le soleil se levait, collorant l’affiche de rose. Le slogan est minable : tout devient possible, le pire surtout ». Sous le billet de Carnets de nuit, paz commente avec humour : « Paysage visiblement façonné par l’homme mais d’où toute trace humaine semble avoir disparu. Je l’ai reconnu, c’est Eradicator !!! ».
D’autres références que la « force tranquille »
Pour certains internautes, le plagiat du travail de J. Séguéla n’est pas si évident. Sous le billet de J.-M. Morandini par exemple, jerome 912 écrit : « […] un mec sur une photo avec en partie haute le ciel et en partie basse un décor. Ouais super vachement copié !!! ». Redbeard, qui commente sur un billet du blog de Netpolitique, trouve que certains y vont un peu fort : « Alors ca y est, Mittérand a fait une affiche parmi plusieurs avec un champ, donc jusqu’à la fin des temps, on ne pourra plus avoir de champs en fond sur une affiche. Quelle pensée sectaire sous peine d’être traité de plagiat… ».
La lecture des blogs est l’occasion de constater que l’affiche sarkozienne peut rappeler autre chose que celle de F. Mitterrand, datant il est vrai de plus d’un quart de siècle, déjà. Certains ont aussi rapproché l’affiche de la publicité pour le système d’exploitation Microsoft Windows XP, tant sur le plan de l’image, un ciel bleu ponctué de quelques nuages au-dessus de collines verdoyantes, que sur celui du slogan : « jusqu’où irez-vous ? » (cf. un commentaire de Pierrick sous le billet de Carnets de nuit déjà cité).
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J’ai, pour ma part, été frappé aussi par la ressemblance de l’affiche avec d’autres faisant la promotion du film Président, [6] de Lionel Delplanque, sorti le 20 septembre dernier. Frappé, et un peu surpris, car avant d’apprendre que le film était catalogué « thriller politique », les affiches montrant Albert Dupontel m’avaient laisser supposer qu’il s’agissait d’une pure farce, d’une comédie. Ces images étaient à mes yeux, sans nul doute, des parodies d’affiche électorale : derrière le sourire forcé, le beau costume et l’injonction « je compte sur vous » du candidat, il n’y a rien ou presque qu’une sorte de « désert rural ».
Montrer la campagne, c’est faire allusion à la campagne électorale. En l’occurrence c’est aussi faire allusion, là encore, à l’affiche de F. Mitterrand, mais en plus vide, sans le petit village nivernais de Sermage. Cette occultation est pour moi le signe d’une désillusion à l’égard du politique… qui apparait du coup très seul sur l’image.
Quelle surprise, donc, de voir que l’affiche de Sarkozy, quelques mois plus tard, se rapproche tant des affiches faisant la publicité de ce film. J’ai pu découvrir que la ressemblance entre les affiches de Président et celle de Sarkozy avait en tout cas été notée par quelques autres internautes (cf. le commentaire de “robertdeniro”, sous un billet signé Pascal Riché ; voir aussi sur le blog de Netpolitique). Il en aurait été aussi question dernièrement à la télévision, dans Le grand journal (Canal +).
Un message à clarifier, des emprunts
à cerner, une stratégie à mieux saisir
Sans doute serai-je amené à revenir sur l’une ou l’autre de ces références, plus ou moins récentes, bien qu’elles ne relèvent pas directement du champ de la communication politique ; elles ne me semblent pas devoir être considérées d’emblée comme non pertinentes. Mais revenons-en à la référence la plus soulignée, celle de l’affiche de la campagne « la force tranquille ».
Il y a des similitudes, certes, entre l’affiche de N. Sarkozy et celle de F. Mitterrand ; nous les soulignerons. Mais il y a aussi de nombreuses différences, bien présentes et éloquentes, plus rarement relevées. On peut se demander si l’UMP n’a pas pris le risque, par cette affiche, de faire passer surtout son président pour un plagiaire. Mais les propos lus ça et là sur internet et cité ici ne sont pas forcément représentatifs de l’ensemble de la société française… [7]
En outre, ce serait oublier qu’une part du message véhiculé par l’affiche peut être reçue plus ou moins inconsciemment. Ce serait oublier le peu d’intérêt ou la difficulté que beaucoup de gens peuvent ressentir s’agissant de témoigner de leur réception d’un message assez complexe, alliant texte et image. Et puis tout le monde n’a pas accès à Internet et peut donc difficilement s’y exprimer…
Une étude comparant plus attentivement l’affiche de F. Mitterrand et celle de N. Sarkozy pourrait apporter son lot d’informations intéressantes, sur le candidat de l’UMP, son message, puis sa stratégie de communication, que je tenterai ensuite de reconstituer au mieux. Partant, cette démarche nous informerait sur la façon dont se conçoit, aujourd’hui en France, une campagne de communication politique sans doute un peu plus sophistiqué que la moyenne. Présidentielle oblige…
Suite de l’article (2/3) : ici.
Notes :
- (Ajout du 16/02/07) À la lecture tardive d’un article signé Charles Jaigu sur figaro.fr, daté du 19 janvier dernier, le principe du paysage maritime pour la seconde affiche n’apparait pas certain. L’article cite le staff du candidat : « Nous avons plusieurs solutions de rechange. Changer le portrait de Sarkozy ou le paysage qui est derrière. Sarkozy devant un paysage maritime, par exemple ». (Ajout, 02/08/2007) De fait, de ce paysage maritime annoncé nous n’avons finalement jamais vu la couleur… [retour]
- 1916-1996, président de la République française de 1981 à 1995. [retour]
- (Ajout du 19/02/07) J. Séguéla estime lui-même dans une interview donnée au Journal Les Échos, datée du 25 janvier dernier, que son affiche La force tranquille est « une affiche dont […] s’est largement inspiré Nicolas Sarkozy… Il fait d’ailleurs très exactement la campagne que j’ai conçue en 1981 ». [retour]
- (Ajout du 6/02/07) On peut lire sur le site figaro.fr que J. Séguéla « ouvrit les portes de l’Élysée à Mitterrand » (Source: « Comment fabrique-t-on un candidat ? », interview de J. Séguéla et Th. Saussez par C. Doré et J.-M. Gonin, 19 janvier 2007). Pour Agnès Chauveau (maître de conférences à l’Université Paris X-Nanterre), après la présidentielle de 1981 s’affermit « l’idée que la victoire de François Mitterrand est imputable pour une bonne part à son slogan », ainsi qu’à sa prestation télévisée face à Valéry Giscard d’Estaing (source: « L’homme politique et la télévision - L’influence des conseillers en communication », in Vingtième Siècle. Revue d’histoire n° 80, avril 2003). [retour]
- Constat de lien mort le 6/03/2008. [retour]
- Lien vers le site du film constaté comme mort le 16/06/2008 [retour]
- (Ajout du 16/02/07) Le 2e baromètre LCI-Opinion way-Le Figaro, dont rend compte un article du site figaro.fr déjà cité, mais aussi tf1.fr sous une forme plus succinte et graphique, est un complément intéressant et sans doute plus représentatif de la réception de l’affiche de 2007. On peut notamment y lire que « ceux qui émettent des opinions négatives reprochent à l’affiche son cousinage avec la célèbre affiche de François Mitterrand en 1981, et du coup, son côté “déjà vu” ». [retour]
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