Revoir les images de Minority Report

Publié le 5 mars 2007 (modifié le 10 janvier 2010) par Erwan

Photogramme: le jet de la boite de céréales, dont les animations bruyantes agacent John Anderton, dans Minority Report. Copyright: DreamWorks SKG et Twentieth Century Fox. Ppas d'agrandissementEn regardant de nouveau Minority Report de Steven Spielberg, remarquable film de science fiction sorti en 2002, sa vision des images et de leurs usages en 2054 apparait souvent un peu plus crédible, mais demeure parfois largement fantaisiste et devient, plus rarement, déjà obsolète.

Étrange blockbuster : il donne matière à réfléchir

J’ai eu peine à me l’avouer, mais Minority Report, ce film de Steven Spielberg (2002) adapté d’un roman de Philip K. Dick (1956), fait désormais partie des bons films de science fiction à mes yeux. Après l’avoir revu, je n’hésite plus à le ranger à côté de films tels que La planète des singes (1968), Alien (1979), Blade Runner (1982), Brazil (1985), Bienvenue à Gattaca (1997). En retrouvant sur internet quelques critiques parues à sa sortie, je constate que je ne suis pas seul à voir dans Minority Report un film « qui fait date, parce qu’il prend le genre au sérieux » ; un film « qui dose finement le spectaculaire et le devoir de philo (mention assez bien), bref qui a tout pour hanter longuement notre imaginaire » (Aurélien Ferenczi, Télérama, 05/10/2002).

J’ai pourtant tendance à ne pas de trop aimer les blockbusters, dont le scenario est rarement original, dont les effets spéciaux sont souvent la priorité au détriment du fond. Dans une certaine mesure, Minority Report est lui aussi tributaire de son statut de film à gros budget, dont on attend qu’il génère beaucoup d’entrées en retour. Mais il s’en accommode mieux que d’autres, car sans aller jusqu’à parler d’un film d’une profondeur étourdissante, S. Spielberg et ses scénaristes (Scott Frank et Jon Cohen) ont su y injecter quelque chose d’inhabituel. Une certaine pertinence. Et je n’évoquerais pas ce film ici s’il n’y était grandement question, en filigrane, de l’avenir des images et de leurs usages.

Des usages qui rappellent souvent ceux d’aujourd’hui

Cette pertinence ressentie en 2007 n’est pas absolue. Sur la seule question des images, on trouvera bien sûr beaucoup de choses parfaitement irréalistes dans ce film (et sans doute d’abord dans le roman de P. K. Dick), dont l’histoire prend place dans le district de Columbia en 2054. À commencer par les visions prémonitoires de ces trois individus, les pre-cogs, que la police locale exploite dans le cadre d’un programme nommé Precrime. Ces visions prennent la forme d’images, que le chef John Anderton (Tom Cruise), policier faisant parfois penser à un doux mélange entre réalisateur-monteur et chef d’orchestre, « gratte », manipule à la recherche d’indices permettant de localiser un crime à venir. Son objectif : empêcher les criminels de commettre des meurtres et les coffrer pour le(s) meurtre(s) qu’ils allaient commettre.

La transposition de cette idée au cinéma en 2002 vient pointer du doigt le délire sécuritaire de nos sociétés que les attentats du 11-Septembre, tout récents, n’ont fait que généraliser et exacerber. Mais à ma connaissance, nous sommes encore loin, aujourd’hui, de pouvoir extraire des prémonitions directement depuis un cerveau sous la forme d’images [1]! Je délaisserai donc cet aspect, malgré son importance dans Minority Report. En revanche, bien d’autres usages des images dans le film étaient déjà en vigueur en 2002. Et en 2007, certains usages qui pouvaient encore passer pour farfelus en 2002 paraissent de plus en plus réalistes. Regardons plus particulièrement quatre domaines malgré leur caractère secondaire dans le film : la consommation d’images pour les loisirs, la presse, la publicité et l’informatique professionnelle.

Une consommation d’images entre tirages sur papier et projections grandeur nature

Photogramme: les photos de famille chez John Anderton, dans Minority Report. Copyright: DreamWorks SKG et Twentieth Century Fox.

Les premiers plans dans l’appartement du policier rassureront plus d’un : il y a toujours des tirages photographiques sur la commode en 2054 ! Ces « photos papier » ont été apparemment prises alors que la famille était encore unie. Juste avant l’arrivée d’Anderton chez lui, S. Spielberg nous brosse ainsi son passé par un regard sur quelques photos sous verre, allusion possible à Alfred Hitchcock (Fenêtre sur cour, 2’55-3’35). Après la perte de son fils, puis le divorce avec sa femme, Anderton est temporairement privé de son avenir de père de famille. Il se replonge avec nostalgie (et prise de drogue) dans les films-hologrammes montrant son fils ou son ex- femme. Ces images-là sont enregistrées avec une caméra, stockées sur des plaques de verre et projetées sur un mur à partir d’un ordinateur. La tendance à l’imbrication du spectateur dans des images géantes qu’il se projette trouve également une traduction dans le passage où Anderton et la pre-cog Agatha (Samantha Morton) viennent rendre visite à l’informaticien nommé Rufus Riley (Jason Antoon). Celui-ci exauce toutes sortes de fantasmes plus ou moins inavouables de ses clients au moyen d’images, d’hologrammes.

En 2007, pas encore d’hologrammes animés et grandeur nature dans nos salons, mais nous pouvons rapprocher ces passages du film de la consommation que nous faisons des images à domicile aujourd’hui. Côté photos de famille, nombreux sont ceux qui ont du mal à se passer des tirages sur papier ; la mode (d’origine anglo-saxonne) est même celle de l’ultra-matérialité avec le scrapbooking [2]. Les plus « high-tech », eux, passent de l’analogique au numérique (pour la lecture mais aussi pour l’enregistrement de photos, de sons ou de vidéos) ; la tendance est à la course à la haute définition, tant pour l’image que pour le son, provenant de multiples enceintes ; le téléviseur fait place à de grands écrans plats, et même parfois à la projection de l’image directement sur le mur (comme dans le film), à l’aide d’un vidéoprojecteur.

Une presse qui se fait électronique et plus réactive

Compte tenu de sa triste situation aujourd’hui, on peut s’étonner de voir la presse écrite (et non people) exister encore en 2054 ; tant mieux si ce sera le cas. La presse prend deux formes dans Minority Report. D’abord celle d’un journal classique, lancé de façon classique, depuis un vélo, dans le jardin du premier meurtrier du film. Puis la presse s’incarne en un journal ouvert, plus étrange, lu par un usager du métro. La une de USA Today, se redéploie pour afficher des nouvelles plus fraiches.

En 2007, et depuis quelques temps déjà, il est question que des journaux électroniques puissent voir le jour. Le 18 janvier dernier, Olivier Dumons s’interrogeait dans les colonne du Monde : « Plusieurs annonces simultanées d’éditeurs de presse et de constructeurs laissent présager une accélération de l’offre nomade en matière de livre et journaux électroniques. Après plusieurs années d’atermoiements, l’“e-paper” rigide et bientôt souple serait-il mûr pour atterrir dans nos poches ? » (article « L’e-paper, enfin? »).

Une publicité visuelle qui sollicite de plus en plus l’attention

Photogramme: John Anderton et les hologrammes publicitaires dans Minority Report. Copyright: DreamWorks SKG et Twentieth Century Fox.

Dans le Brazil de Terry Gilliam, de grandes affiches publicitaires étroitement juxtaposées cachaient la nature, en marge de la ville, aux automobilistes. D’amusante, la pub est devenue aussi omniprésente qu’inquiétante dans le Washington de Minority Report. Même les tenants du programme Precrime, dont l’application à l’ensemble des États-Unis est conditionnée au vote des Américains, font leur campagne sous la forme de spots projetés les murs de la ville, jusque dans les quartiers peu fréquentables où le chef Anderton vient se procurer sa drogue. Quel que soit le support, les publicités sont presque toujours animées dans le film (affiches-écrans sur les autoroutes ; hologrammes nous parlant de Lexus, Bulgari, Nokia, American Express ou encore panneaux Pepsi dans les centres commerciaux), voire émettent aussi du son (boîte de céréales énervante chez Anderton). Pire, grâce à un système de reconnaissance occulaire à distance, les publicités vous identifient et changent leur apparence (« John Anderton member since 2037 ») ; elles vous apostrophent aussi en hurlant votre nom tandis que vous marchez, pour vous proposer une simple bière (Guinness) ; elles vous demandent même votre avis sur un précédent achat (publicité sur le lieu de vente dans un magazin Gap) [3]. Mais le plus inquiétant réside sans doute dans le fait que le même système de reconnaissance occulaire est utilisé par Precrime, qui localise par ce moyen le policier fugitif dans le métro. Après tout, comme je le laissais entendre plus haut, la police n’est-elle pas un annonceur comme les autres ?

Il y aurait beaucoup à dire sur ce que le film évoque en 2007. Chacun le sait, la publicité se fait toujours plus présente et ce depuis des décennies déjà. Parmi ses tendances les plus récentes, elle se fait de plus en plus volontiers animée, même dans la rue ou dans les transports en commun, pour mieux capter notre attention, au risque de nous perturber fortement. Ainsi, regarder un match de football (comme [le dernier France-Argentine][Lien mort, constat le 06/07/2009 [4]]) relève maintenant du petit calvaire télévisuel, tant le regard est sans cesse attiré du jeu vers les panneaux publicitaires lumineux où se succèdent et scintillent les logos, à la périphérie du terrain. Dans les couloirs du métro parisien, les panneaux rétro-éclairés essaient ponctuellement d’introduire le mouvement (comme il y a quelques mois avec la campagne pour les renseignements téléphoniques 118 000). Des écrans plats sont apparus ça et là, où alternent informations météo et bande-annonces de films à paraître. Un article évoquait le 6 janvier dernier le passage de l’affichage au numérique comme une vraie révolution logistique, permettant de changer une affiche en « quelques clics » (article « Les publicités s’affichent en temps réel dans les rues », de Laurence Girard pour Le Monde). Mais la « révolution » réside au moins autant dans le fait que les affiches peuvent incorporer ce mouvement auquel nos yeux sont si sensibles. Et ne parlons pas de la lecture d’un article sur internet, perturbée par la publicité animée environnante. Enfin, l’autre apport des écrans plats publicitaires mentionnés plus hauts, parallèlement aux images en mouvement, c’est bien sûr le son. Activable ou non, il est un capteur complémentaire de notre attention déjà disponible et dont nous devons déjà, de plus en plus souvent, nous accommoder.

Une informatique de cinéma

Photogramme: une large plaque de verre est necessaire pour transférer les donnees d’un ordinateur a un autre dans Minority Report. Copyright: DreamWorks SKG et Twentieth Century Fox.

À la réflexion, revu aujourd’hui, le film apparait parfois fantaisiste (ou trop en avance), parfois pertinent au regard de ce que nous vivons, et aussi déjà obsolète, sur au moins un point : l’informatique. Certes, les écrans des ordinateurs sont joliment transparents. Certes, les « clés USB » de l’an 2054 sont apparemment des plaques en verre, matière inerte sur laquelle les données sont théoriquement en sécurité pour des centaines d’années. Mais au sein de Precrime, la transmission des informations (notamment des images) d’un ordinateur à un autre est bien laborieuse. Alors que l’on sait aujourd’hui qu’un courrier électronique ou même un simple « cliquer-glisser » suffisent à les transférer quasi-instantanément d’un ordinateur à un autre, Anderton et ses collègues, en 2054 je le rappelle, doivent enregistrer leurs données sur ces larges plaques pour se les échanger. Y compris lorsqu’il y a urgence à trouver des indices dans les images [5]!

Les raisons de tout cela sont sans doute à chercher dans l’art du cinéma. Le recours à une informatique de verre permet de mieux associer visuellement, par un savant jeu de transparences, les policiers et les images qu’ils explorent. Le verre permet de montrer non seulement ce qui est derrière l’ordinateur ou la disquette, mais aussi ce qui est dedans. Et par la gestuelle, le cinéaste témoigne de son besoin de rendre visible ce qui se passe, y compris les échanges invisibles, qui se font habituellement par les fils ou par les ondes, à grande vitesse qui plus est (A. Hitchcock : « Le cinéaste n’est pas censé dire les choses, il est censé les montrer »). Étrange septième art, qui sait parfois si bien nous projeter dans l’avenir qu’il dessine, mais qui doit aussi pour cela rester en partie « archaïque », pour que nous tous puissions peut-être mieux faire ce saut dans le temps avec lui.

Une seconde hypothèse : l’archaïsme non intentionnel. Une sorte d’impensé, ou d’insuffisamment pensé. J’apprends pourtant par Wikipedia que dans le cadre de la préparation de Minority Report, S. Spielberg a réuni une quinzaine d’experts à Santa Monica dès 1999 pour tenter d’imaginer avec eux un futur crédible pour 2054. Si une large part de ce que nous montre le film a été imaginé dès cette date, alors le résultat, avec ses forces et ses faiblesses, nous aide à prendre la mesure des changements de technologie que nous vivons actuellement, lesquels nous amènent aussi à penser l’avenir de façon renouvelée.

Tout ceci n’enlève rien à la valeur du film, bien au contraire. D’abord car il nous parle, avec encore plus de pertinence me semble-t-il, de l’avenir que nous nous préparons, en partie malgré nous. Mais aussi car il demeure immanquablement un symptôme de son propre temps : celui des premières lueurs du deuxième millénaire, à la fois si proches et si lointaines, déjà.

Une informatique pas complètement obsolète…

(Ajout du 7/03/2007) À propos de la manipulation des images numériques à la manière du chef Anderton dans Minority Report, voir cette vidéo présentant une interface signée Perceptive pixel. Le visionnage de cette vidéo m’incite à rappeler que l’« archaïsme » de l’informatique dont je parlais plus haut concerne uniquement la circulation des informations entre ordinateurs. Car s’agissant de la manipulation et de l’exploration des images (une fois celles-ci récupérées) il semble, à la lumière de ce que nous montre cette vidéo, que l’aisance manifeste du personnage de S. Spielberg ait inspiré quelques ingénieurs d’aujourd’hui… [6]

Notes :
  1. (Ajout du 6/03/2007) Pour se faire tout de même une petite idée de « l’état de l’art », le lecteur pourra consulter ce billet d’Internet Actu : « Sommes-nous proches d’une société à la Minority Report? », Jean-Marc Manach, 22/02/2007. [constat de lien mort le 20/04/2008] [retour]
  2. (Ajout, 1/08/2007) Je parle ici « mode », mais peut-être serait-il préférable de parler d’une pratique durable ou à tout le moins d’un retour à la mode. [retour]
  3. Je vois ici un véritable petit exploit de S. Spielberg, qui mérite d’être souligné. Minority Report est certes presque autant concerné par l’omniprésence du placement publicitaire que le dernier James Bond Casino Royale, 2006), film dont j’ai parlé dernièrement. Mais dans Minority Report, la publicité n’est pas convoquée de façon positive, et elle n’est même pas toujours neutre, loin s’en faut. Elle est souvent comme retournée contre elle, contribuant à faire du film une surprenante « critique acerbe de l’économie de marché », comme l’écrivait fort justement Samuel Blumenfeld dans Le Monde interactif (2 octobre 2002). La scène du jet de la boîte de céréales, ou celle de l’appel à boire une bière par un hologramme alors que le héros est en plein début de stress, sont quelques uns des éléments de ce discours critique. Rien qu’en cela, Minority Report est un blockbuster à part. [retour]
  4. Ce lien renvoyait à la vidéo d’une action, hébergées sur Dailymotion. On pouvait expérimenter à travers elle combien les animations publicitaires situées en bord de terrain pouvait perturber  le suivi par le (télé)spectateur de ladite action. [retour]
  5. (Ajout du 6/03/2007) Sur la question de la mise en scène de la circulation des données, le film a pu paraître obsolète dès sa sortie, à la fois sur le plan de la disponibilité technique des réseaux (en local ou via internet) et sur celui de leur usage, déjà très répandu à travers le monde. Certes, le recours à des supports tels que ces plaques en verre est envisageable, tout comme les clés USB, CD ou autres DVD restent utilisés en 2007 parallèlement aux réseaux. Mais au sein de Precrime, dont les policiers doivent être capables de localiser des crimes à venir en urgence, le recours aux réseaux (dont le débit s’améliore sans cesse de nos jours) pour l’échange de données semble beaucoup plus judicieux et vraisemblable. (Ajout, 1/07/2007) Je découvre aujourd’hui ce billet du chercheur Philippe Breton, (22/12/2006) dans lequel l’absence d’Internet dans le futur décrit par le film Star Wars III, la revanche des Siths est abordée. [retour]
  6. (Ajout, 19/12/2007) Les utilisateurs de produits « nomades » d’Apple tels que l’iPod Touch ou l’iPhone font peut-être partie des premières personnes parmi le grand public a expérimenter ce type de manipulation des images via un écran. Il n’est pas anodin de constater que c’est d’abord par le biais de l’électronique portable miniature que sont commercialisées ces innovations à grande échelle. [retour]

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