Psychologies magazine : une couverture de crise

Publié le 26 septembre 2009 (modifié le 2 décembre 2009) par Erwan

[Ill. Détail d'une couverture de Psychologies magazine. DR.]Le premier objectif d’une couverture de magazine est de présenter son esprit et son contenu de telle sorte que le périodique se vende. Mais concrètement, aujourd’hui, comment tente-t-on de nous attirer, puis de nous faire bourse délier grâce à elle ?

Je prends pour objet d’étude la couverture du numéro 288 de Psychologies magazine (septembre 2009). Pour cette étude, je concocte préalablement deux postures théoriques : celle du passant, envisageant seulement les éléments les plus prégnants de la couverture, à distance ; et celle du lecteur, découvrant la couverture de plus près, capable d’en lire tous les textes, mais ne connaissant encore du magazine que ladite couverture.

Magazine anti-déprime pour passants aux cent soucis

[Ill. La couverture complète du n° 288 de Psychologies magazine. DR.]Tentons maintenant de retrouver le regard du passant, en bornant l’approche à ce qui s’en dégage le plus spontanément : ici le nom du magazine, l’image, et un ou deux gros titres. Le magazine porte sur la psychologie (son nom est explicite), et peut-être ici sur la psychanalyse (mention de Freud). Psychologique, oui, mais pas trop cérébral : le sujet du dossier s’annonce accessible, et optimiste (« Croire en soi et en l’avenir ») ; l’image unique est quant à elle une photographie avantageuse (retouchée) d’une humoriste, Florence Foresti. Nous pouvons déduire de ces remarques que le magazine se présente au passant comme un « anti-déprime » grand public.

La rédaction de Psychologies semble vouloir frapper fort, en abattant la carte Florence Foresti. L’humoriste est maintenant très célèbre et populaire ; c’est même la « femme préférée des Français », selon un sondage TNS-Sofres dévoilé dans le magazine FHM en novembre 2008 (par Français, il faut comprendre ici les hommes de plus de quinze ans). En outre, Florence Foresti présente à Paris un nouveau spectacle attendu, Motherfucker, à partir de la fin septembre. Le magazine indique que son spectacle tourne déjà « à guichets fermés » [1], ce que ma consultation de sites tels que ceux de Ticketnet ou de la Fnac tend à confirmer.

Une telle offre a de quoi séduire bien des Français ; elle semble conçue pour être à la mesure de la sinistrose dans laquelle ils vivent, toutes proportions gardées : la rentrée (une période de fragilité collective chronique), ainsi que la crise financière, économique et sociale (phénomène plus aigu mais davantage étalé dans le temps), contribuent à expliquer le surcroît de morosité ambiante [2].

L’image livrée au passant, le titre associé réservé au lecteur

psychologies foresti1Psychologies magazine : une couverture de crise

Cependant, la rédaction ne se contente pas de ce fond plutôt réconfortant pour assurer de nombreuses ventes du magazine. Approchons-nous un peu, pour commencer à adopter une posture de lecteur, et nous intéresser aussi à la mise en page. Je remarque que l’image de Florence Foresti — un gros plan permettant de la reconnaître de loin — est bien plus visible que l’annonce textuelle de son interview, en haut à droite : « Florence Foresti / “J’espère être une femme libre” ».

En raison (notamment) de ce décalage de prégnance, tant qu’on est passant, on est plutôt amené à opérer un rapprochement entre l’image et le gros titre « Croire en soi ». Ce rapprochement peut également s’expliquer par d’autres choix : notons le rappel du blanc du vêtement porté par Florence Foresti dans le titre du dossier, placé juste devant ledit vêtement. Bref, de loin, ce titre et l’image tendent à être étroitement associés. Pourtant, l’interview et le dossier sont deux entités éditoriales bien distinctes [3]. Un tel télescopage entre titres et images, sans lien direct, est très courant sur les couvertures de magazine [4].

Ainsi, c’est une Florence Foresti inhabituelle qui est ici présentée au passant : une illustration de la confiance en soi. En retour, le sujet du dossier est comme contaminé par la célèbre humoriste, souriante, qui l’illustre. L’ensemble véhicule plus que de l’optimisme ; il est chargé de bonne humeur. Nul doute que cet amalgame redoublera l’intérêt du Français déprimé (pléonasme ?) pour la couverture.

Néanmoins, le rapprochement ne va pas totalement de soi : certes, Florence Foresti se produit régulièrement sur scène ou à la télévision, et rencontre un succès incontestable, mais est-elle pour autant une illustration évidente de la confiance en soi (et en l’avenir) ? Au nom de quoi ce thème lui est-il associé ? Ce rapprochement pourra donc tout autant, voire davantage, provoquer chez le passant intéressé par Florence Foresti une petite interrogation, un doute. Doute qu’il aura probablement à coeur de lever… en s’approchant, à la recherche du titre directement relatif à l’interview.

De l’attraction à la prise d’otage

Suffit-il de s’approcher pour enfin trouver le titre évoquant rigoureusement le même contenu que l’image ? Il faut réaliser combien le titre « Florence Foresti / “J’espère être une femme libre” » intervient tard dans l’économie particulière de la couverture. Certes, il est plutôt en haut de page, et il se détache bien sur la chevelure de l’humoriste. Toutefois, après avoir éventuellement lu (ou simplement reconnu) le typogramme « Psychologies », le regard aura probablement tendance à glisser rapidement le long des mèches de cheveux, pour tenter de reconnaître ce visage qu’on lui propose. Le lecteur ira ensuite naturellement du visage aux titres de gauche. Là où Florence Foresti dirige son regard ; là où l’on trouve le plus de texte, et les textes les plus prégnants.

Bien sûr, il serait téméraire de présumer qu’un seul et même parcours de lecture sera suivi par tous ; d’autant que cette lecture pourrait commencer de loin et se renouvellera de près, le passant se faisant lecteur. Retenons plus prudemment que la découverte immédiate du titre lié à l’interview de Florence Foresti n’est pas favorisée par la mise en page, y compris pour les yeux proches d’un lecteur ; ce titre est placé à part, sans être mis particulièrement en évidence. En conséquence, il est probable que le lecteur qui le cherche devra explorer plus ou moins longuement la couverture.

Pourquoi programmer, par de tels choix de mise en page, une — très relative — errance du lecteur ? Pour l’amener à prendre connaissance d’autres titres, avant de tomber enfin sur le titre recherché depuis le début. Les chances sont ainsi décuplées de voir le lecteur initier ou consolider une décision d’achat, dans l’hypothèse crédible où l’intérêt d’un seul article (l’interview de Florence Foresti) ne suffirait pas à emporter une telle décision. On mesure ici le rôle premier (dans tous les sens du terme) joué par la célébrité dans le processus d’attraction du client, alors que l’interview de ladite célébrité remplit six pages sur plus de 200 [5].

Dans la conception d’une telle couverture, cherchant visiblement à nous faire un peu oublier nos crises (grandes ou petites, chroniques ou plus aiguës), une crise au moins n’aura pas été oubliée : celle de la presse.


Notes :
  1. Cf. p. 22. [retour]
  2. Je ne parle ici que de surcroît de morosité, car la morosité est assez permanente en France. « Le monde va de mal en pis, les hommes ne sont plus bons qu’à s’entretuer, il est trop tard pour sauver la planète… Le quotidien bourdonne de ces généralités négatives. […] dans notre culture, réalisme et pessimisme sont synonymes », rappelle un article dans le dossier de ce numéro. Cf. p. 74. [retour]
  3. Le « Divan Florence Foresti » couvre les pages 22 à 28 ; le dossier « 6 raisons de croire en soi et en l’avenir » couvre lui les pages 58 à 83. Entre ces pages, une rubrique « Œil de psycho » un peu fourre-tout, dans laquelle l’actualité littéraire, cinématographique ou télévisuelle fait partie des sujets abordés. [retour]
  4. Florence Foresti s’en tire à bon compte dans cette petite loterie. En février 2008, sur le numéro 271 de Psychologies, le portrait de Juliette Binoche était associé au dossier « Échapper à la bêtise ». Sans commentaire. [retour]
  5. Selon le billet de Rue89 déjà proposé plus haut, de l’aveu même du directeur de rédaction de Psychologies, « Les seuls people qu’on a, c’est pour la rubrique “le divan” ». [retour]

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4 commentaires sous ce billet :

  1. louise le 28 septembre 2009, 17:18 :

    bonjour !
    merci pour ce site géantissime, je fais des recherches pour un TPE sur le role de l’image en politique.avez vous analysé des images des précédents présidents (5ème république)?si oui pouvez vous me les envoyer par mail? j’ai lu l’analyse des affiches de sarkozy et cela m’a beaucoup aidé.merci beaucoup et bonne continuation.

  2. Erwan le 28 septembre 2009, 18:47 :

    Bonjour. Ma foi non, je n’ai rien de plus que ce que vous avez déjà pu voir sur les précédents présidents. Correction : d’après les informations dont je dispose, vous devriez peut-être poursuivre l’une de vos lectures sur ce blog :
    http://www.iconique.net/sarkoz.....erence-23/

  3. katsoura le 16 novembre 2009, 0:59 :

    Je suis assez d’accord avec l’analyse. Le regard s’attarde inévitablement sur les yeux, le nez, la bouche pour ensuite glisser vers le gros titre en capitales. C’est assez déroutant et on se demande si finalement on a bien regardé là où il fallait au lieu de se dire qu’ils sont en train de nous balader sur toute la couverture.

    L’actrice, humoriste est choisie comme “produit” d’appel. Six pages sur 200 je trouve ça plutôt un bon score pour un magazine sur la psychologie de comptoir.

    Le regard porté à gauche ne vous dérange pas ? On parle d’avenir dans les titres. Or, j’ai appris à l’école qu’un regard tourné vers la gauche symbolisait le passé, la rétrospective, les souvenirs… Peut-être que c’est moins vrai pour des espaces très fortement chargés.

  4. Erwan le 16 novembre 2009, 14:16 :

    Merci de votre commentaire. Votre remarque sur l’orientation du regard est pertinente. Remarquez cependant qu’une telle connotation est largement tributaire de l’organisation de la couverture. En l’occurrence, le regard de l’humoriste peut sembler se porter sur les titres ; un exemple que le lecteur est tacitement invité à suivre. Je note d’ailleurs qu’on passe de très peu à côté du regard particulièrement intéressé par le titre situé sous “Rentrée / Motiver nos enfants sans les stresser”, ce qui aurait été pour le moins maladroit… À rapprocher de ma note de bas de page sur Juliette Binoche.

    En outre, en suivant le principe que vous rappelez, je suis tenté de me dire qu’une telle orientation du regard pourrait s’expliquer par l’évocation de la psychanalyse (“Freud”), qui implique généralement un travail de retour sur sa “construction” personnelle, notamment son enfance, comme préalable pour “mieux vivre sa vie” future. Donc pour répondre à votre question, non, l’orientation de son regard ne me dérange pas. Mais mon avis n’a évidemment pas plus de valeur que le vôtre.

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