Pourquoi ont-ils (aussi) éclairci Simone ?
Publié le 14 janvier 2008 (modifié le 10 janvier 2010) par Erwan
Une photo de Simone de Beauvoir nue et modifiée a été utilisée en couverture d’un numéro du Nouvel observateur célébrant les cent ans de sa naissance. Je me suis interrogé sur les motivations et les conséquences de son éclaircissement, la retouche la plus évidente.
J’ai découvert via le blog d’ARHV la polémique suscitée par l’utilisation d’une photo de Simone de Beauvoir nue, en couverture du Nouvel observateur (n° 2252, semaine du 3/01/2008 ; la photo a été prise par Art Shay à Chicago, en 1952). Féministes, lecteurs du magazine, blogueurs… la couverture a déjà fait beaucoup parler d’elle.
Pour se faire sa propre idée…
Je ne dispose pas d’une reproduction de la photographie originale. Pour comparer, je dois me contenter d’une autre version, antérieure, cadrée différemment, et proposée ailleurs par le chercheur André Gunthert avec la couverture. Voir ici.
[(Ajout, 16/01) Une autre source pour la photographie originale : le site de la galerie Stephen Daiter (Chicago).]
Le principal problème réside sûrement dans le principe même d’une telle utilisation de cette photo. Mais je m’intéresse surtout ici à ce qu’on pourrait qualifier d’« offense secondaire » : sa modification [1]. Une modification que l’historien-chercheur André Gunthert (EHESS) estime « beaucoup trop appuyée (pour une image historique) pour ressortir de l’usage courant » [2].
La correction la plus évidente
Partons pour cela d’un billet du photographe Philippe de Jonkheere qui, après avoir dénoncé l’usage post mortem de cette image comme étant une « grossièreté » ou une « lâcheté » du magazine envers l’intellectuelle, a souligné qu’elle « s’augmente d’un traitement post-image très étonnant ». L’auteur du blog Bloc-notes du désordre liste ensuite les retouches successives qu’il pense avoir identifiées.
La correction la plus flagrante est, pour le dire simplement, l’éclaircissement voire la disparition de certaines ombres. Selon P. de Jonkheere, cet éclaircissement serait intervenu très tôt dans le processus de modification et aurait fait l’objet de plusieurs opérations, avant d’autres, visant elles les « défauts » du corps de S. de Beauvoir.
Non seulement cette femme est nue mais elle a été éclaircie, débarrassée autant que possible du mince “manteau d’ombre” qu’on aurait pu condescendre à lui laisser.Je me suis interrogé sur les motivations et sur certaines conséquences de cet éclaircissement. Côté motivations, P. de Jonkheere à parlé d’abord de « donner à cette salle de bain des airs nettement plus fastueux ». Admettons, bien que rehausser le standing de cette pièce me paraisse sans grande importance. En revanche, je le rejoins totalement sur d’autres raisons qu’il évoque ensuite : la volonté de rendre l’image plus lisible et de compenser un éclairage jugé disgracieux. Nous pouvons cependant, dans le sillage qu’il a tracé, imaginer encore quelques autres intentions, assez complémentaires.
D’autres motivations plausibles à un éclaircissement
Minimiser l’importance de la photo (donc du corps nu). L’image a pu être éclaircie pour alléger sa prégnance. La nudité est plus discrète au regard du reste de la couverture, car moins contrastée. Le nom du magazine et le gros titre « Simone de Beauvoir », tous les deux de couleur chaude et vive (respectivement rose et rouge) sur fond sombre, constituent les éléments vers lesquels le regard se porte prioritairement. Éclaircie, la photo est certes plus facile à lire, mais les nuances dans la salle de bain restent délicates à lire immédiatement dans la totalité de la couverture.
En outre, le positionnement de la zone où l’on aperçoit S. de Beauvoir, grosso modo dans le quart inférieur droit de la maquette, fait qu’elle est toujours précédée d’un texte à lire, qu’on aborde la couverture par le haut ou par la gauche (zones où se porte prioritairement notre regard). Le texte prime donc sur cette image dont le corps, bien que nu, pourra n’être véritablement appréhendé qu’assez tardivement par le lecteur. Une tentative de pondérer son utilisation ?
Donner un côté plus « glamour », plus léger. L’autre reproduction de la photographie d’Art Shay me fait penser à une couverture du Nouveau détective, ou à une photo qui aurait été prise sur le tournage du célèbre Psychose d’Alfred Hitchcock. Sur la version de la couverture, après éclaircissement, ce côté inquiétant disparait totalement. La teinte rose, charnelle, donnée à l’image (comme au nom du magazine, rose vif) va également dans ce sens. Une façon de moins donner à la prise de cette photo un air de petit coup de poignard masculin dans le dos de son sujet ?
Accentuer l’idée d’un accès à l’intime. L’image a encore pu être éclaircie pour accentuer le contraste entre un premier plan sombre, visible surtout à gauche, et une zone de focalisation claire, décentrée à droite. C’est un éclaircissement localisé, au-delà d’un premier plan sombre porteur de textes prégnants (où l’on peut aussi apercevoir ce qui semble être une porte), qui permet de renforcer l’idée d’un accès à l’intimité d’une individualité isolée [3]. La nudité d’une célébrité offerte, telle une perle étincelante, dans un écrin noir ?
Non seulement cette femme est nue mais elle a été éclaircie, débarrassée autant que possible du mince « manteau d’ombre » qu’on aurait pu condescendre à lui laisser. Plus que la publication de cette photo, chose déjà faite dès 2000 selon Le Monde [4] c’est l’éclaircissement dont ce corps fait l’objet qui est inédit. Il accentue et redouble plastiquement la nudité de S. de Beauvoir. Il tend à suggérer, même à ceux qui d’aventure connaîtraient déjà la photo, qu’ils en apprendront un peu plus encore sur la vie privée de l’écrivain en ouvrant le magazine…
Une utilisation plus acceptable de la même image ?
Ainsi, quitte à utiliser à une telle fin ce beau document, nombre de raisons peuvent expliquer - et non pas excuser - son éclaircissement en première page de ce numéro. Après avoir allongé autant que possible la liste des motivations à l’éclaircissement de cette photo (mais cette liste peut sans doute être allongée encore), je vois deux regrettables « effets secondaires » à mentionner.
D’abord, c’est peut-être tout simplement cet éclaircissement qui aura engendré les retouches suivantes, d’ordre « cosmétique » voire « chirurgical » [5]. Si les rides et autres boutons étaient restés noyés, à peine visibles, dans les ombres d’une photo, la nécessité de les retoucher se serait moins faite sentir.
Ensuite, l’éclaircissement de la photo fait de l’auteure du Deuxième sexe non seulement une femme livrée plus nue que jamais aux yeux de tous, mais aussi une femme fade et insignifiante, en dépit d’une indéniable beauté. C’est la comparaison des deux versions qui me le révèle : sur la couverture, on voit peut-être un être qui semble physiquement plus jeune, plus parfait, mais c’est un être qui a aussi grandement perdu en « densité », en présence.
Alors que le magazine souhaitait rappeler l’importance de S. de Beauvoir cent ans après sa naissance, il semble s’être interdit de trop souligner plastiquement cette importance, dont je vois un signifiant possible dans le modelé de ce corps. Cette photo de l’intellectuelle dont on ne voit pas le visage rendait même possible l’affirmation d’une certaine émancipation et affirmation de la femme, en général, dans notre société, entre autres choses grâce à l’héritage du « Castor ». La photographie d’Art Shay avait le potentiel pour cela. N’avait-elle pas aussi, finalement, le potentiel de préserver une certaine pudeur ?
Michel Labro, directeur adjoint de la rédaction du Nouvel observateur, parle d’un « hommage parfait » à propos de cette couverture, affirmant que tous les auteurs du dossier sont à l’unisson derrière lui. Pourtant, en la regardant, je ne me demande plus ce qui l’emporte entre montrer « la modernité de Simone de Beauvoir, qui continue d’incarner le féminisme encore aujourd’hui », et faire « une Une qui attire l’attention » [6].
Notes :
- Il est tout à fait possible d’en parler au contraire comme d’une tentative de ménagement de l’intellectuelle. Mais même dans ce cas, cette modification ne constitue-t-elle pas une tromperie faite au lecteur ? [retour]
- Commentaire du 9/01 sous le billet « Simone de Beauvoir revue et corrigée par le Nouvel Obs », ARHV, 08/01/2008. [retour]
- Notons, au passage, qu’une bande noire floue a été ajoutée sur la tranche droite, comme pour cerner de noir notre accès visuel à la salle de bain. [retour]
- Claire Guillot, « L’homme qui a vu Simone de Beauvoir nue », Lemonde.fr, 12/01/2008. [retour]
- Avec l’utilisation de la photographie en grande taille, non seulement sur la couverture du magazine mais aussi sur les affiches faisant la promotion de ce numéro du Nouvel observateur. [retour]
- Séverine de Smet, « Un hommage parfait », interview de Michel Labro, Tempsreel.nouvelobs.com, 7/01/2008. [retour]

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Il y a une piste “biologique” : les femmes de la vingtaine (âge de fertilité et de séduction extrême) on la peau très pâle, elles n’auront jamais une peau plus blanche de toute leur vie qu’à cet âge précis. Blanchir la peau, c’est la rajeunir et la rendre plus séduisante. Je sais que cela va à l’encontre des clichés (bronzage contre air maladif…) mais à un niveau assez brut, la pâleur est un signe de fertilité, tandis que les hommes “virils” sont tous rouges, comme dans les tableaux de Klimt (qui n’avait vraiment pas ses yeux dans sa poche), de Véronèse ou, plus inattendu, de David.
Blanchir la peau, c’est aussi une manière d’enlever son indépendance à une femme, puisque c’est à la ménopause que les teintes de l’épiderme de l’homme et de la femme se rejoignent mais aussi, que la femme produit moins d’ocitocyne (l’hormone de l’attachement) et acquiert une véritable indépendance, ne supportant plus les défauts de son compagnon et, parfois même, le quittant (cf. “Female Brain”, par Louann Brizendine). Comme Simone de Beauvoir a quitté Sartre d’ailleurs.
Bref, des fesses très blanches font moins peur et sont moins menaçantes pour l’homme… y compris au niveau intellectuel peut-être.
Je vois ici une tentative de dire aux hommes : n’ayez pas peur de Simone de Beauvoir.
“Blanchir la peau, c’est aussi une manière d’enlever son indépendance à une femme”, peut-être aussi parce que ça peut laisser supposer une faible exposition au soleil, un enfermement au logis, occupée à des tâches ménagères peut-être ? Cependant que l’homme part à la chasse, à la guerre ou faire je ne sais quoi d’autre…
Sûrement, même si on ne fait absolument pas ce calcul consciemment bien sûr (et l’auteur de la retouche n’est pas plus conscient de ses propres raisons à mon avis)
Oui, tout à fait d’accord avec vous.