Millénium : couvertures découvertes

Publié le 8 avril 2008 (modifié le 10 janvier 2010) par Erwan

Détails des trois illustrations en médaillon figurant sur les couvertures de la trilogie Millénium, de Stieg Larsson. (I. Samaras / J.J. Jesse - Actes sud).D’où viennent les illustrations des couvertures de la trilogie Millénium (Stieg Larsson) ? À partir du constat d’un défaut, mes recherches m’amènent à deviner une pratique surprenante de la part de l’éditeur. Les artistes ont des leçons à en tirer.

Est-il encore besoin de présenter la trilogie Millénium de Stieg Larsson (1954-2004), cet écrivain suédois décédé peu de temps après la remise à son éditeur de son manuscrit ? Les fameux tomes ont été édité en français par Actes sud (série Actes noirs). J’en ai entendu parler à droite à gauche, toujours avec enthousiasme, au point que j’ai fini par les offrir à ma chère et tendre à Noël…

[Ill. Les couvertures de la trilogie Millénium parue en Français dans la série Actes noirs (Actes sud). D.R.]

Je me suis penché sur les trois illustrations qui ornent chacune des couvertures. Je me souviens d’avoir apprécié l’illustration aux contours vagues du premier tome, représentant une fillette avec un collier de têtes autour du coup. Je me souviens de m’être demandé si c’était un pastel.

Iris aux contours accidentés

Et puis, en regardant de près la couverture du deuxième tome, quelques temps plus tard, j’ai remarqué un manque assez flagrant de résolution de l’illustration. Pour que le lecteur ou la lectrice puisse en juger, je me suis permis de scanner un détail de chacune des illustrations des trois tomes (cliquer sur l’image en tête de ce billet pour l’agrandir).

L’illustration en haut de ce billet montre des détails d’images qui ont été chacune reproduites deux à trois fois, au moins. D’abord la photographie ou le scan de l’œuvre originale ; ensuite la simili nécessaire à l’impression, à partir de la première reproduction éventuelle ; enfin mon propre scan des livres. Théoriquement, à cette échelle, seule la trame d’impression devrait être discernable. Mais l’illustration du tome 2 de l’édition dont je dispose (cf. le détail reproduit au centre) présente des pixels de forme carrée, bien visibles, en plus de la trame d’impression.

Que s’est-il passé ? Une erreur de flashage pour ce tome précis, que personne n’aura remarquée sur le bon à tirer ? Je sais que parfois, pris par le temps, les responsables donnent leur bon à tirer à partir d’un document en basse définition, car les échanges se font volontiers par e-mail (et par téléphone). Aussi le client ne peut-il pas toujours détecter le problème que nous constatons ici. Mais je peine à imaginer qu’un imprimeur ne signale pas à un éditeur un problème si visible avant de lancer une impression de l’envergure de l’édition francophone de Millénium.

Compensation — et début d’explication — chez les artistes

Il demeure que je regrette un peu de ne pouvoir apprécier pleinement le modelé de la peau de ce personnage au collier-laisse. Dépité, je me tourne vers la femme au foulard, à savoir l’illustration du tome 3, du même artiste, John John Jesse (l’illustration du tome 1 est d’Isabel Samaras). Mais bien qu’un peu plus nette, la couverture de La reine dans le palais des courants d’air me déçoit un peu, elle aussi. La peau est plus rouge au niveau du nez et autour des yeux ; globalement moins claire que celle de la fumeuse figurant sur La fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette, et elle semble aussi plus… granuleuse.

En téléchargeant l’image et en zoomant […], je suis troublé de retrouver les mêmes artefacts, aux mêmes endroits. C’est à peu près certain : ce document numérique en basse résolution semble être celui qui a servi d’original pour la couverture […]. Je cherche et trouve facilement une compensation sur le site de John John Jesse. Dans son portfolio (rubrique Gallery) figure la reproduction d’une oeuvre plus vaste, incluant la fille fumeuse avec d’autres personnages. En cliquant sur View detail, je peux voir l’œuvre à une taille légèrement plus grande (Suicide sister — 16e image de la galerie —, 2004, techniques diverses [1], 600×445 px, 72 ppp).

Et puis j’en viens à me demander si la compensation ne coïncide pas, en partie, avec l’explication. En téléchargeant l’image et en zoomant sur le visage de la fumeuse, je suis troublé de retrouver les mêmes artefacts, aux mêmes endroits. C’est à peu près certain : ce document numérique en basse résolution semble être celui qui a servi d’original pour la couverture du tome 2 de Millénium. Il n’y a donc pas eu d’erreur du flasheur, de l’imprimeur, de l’éditeur ; on se sera délibérément basé sur un document ayant une résolution écran (72 ppp) pour réaliser une couverture imprimée (nécessitant d’ordinaire plutôt 200 à 250 ppp au minimum, selon la linéature retenue par l’imprimeur).

Le médaillon, un choix pragmatique ?

Pour en avoir le cœur net, je recherche les deux autres illustrations sur le net. Comme par hasard, on peut aussi télécharger l’image correspondant à l’illustration du tome 3 depuis la même rubrique Gallery de J. J. Jesse (Opiate - 21e image -, 2004, techniques diverses, 485×600 px, 72 ppp). Sa définition légèrement plus grande contribue à expliquer que les pixels de l’image de couverture du tome 3 soient moins visibles que ceux du tome 2.

Et tiens, ça alors, on peut aussi télécharger une photographie de l’œuvre d’Isabel Samaras sur son propre site (Wednesday the destroyer - classic site / paintings, dernière rangée -, 2003, huile sur bois, 430×500 px ; sur la page web l’image semble être de très mauvaise qualité mais une fois téléchargée, c’est un peu mieux). À n’en pas douter, bien que le document numérique soit fort modeste en définition comme en résolution (et pour cause, il a probablement été fait pour n’être vu que sur internet et pas exploité d’une autre façon !), c’est lui qui aurait une fois encore fait office d’original pour la couverture de Les hommes qui n’aimaient pas les femmes. Dans certains cas, le défaut de pixel peut engendrer l’« effet pastel » que j’avais constaté (à moins qu’il ne soit le résultat d’une retouche particulière de l’image).

L’éditeur se sera donc contenté de sources de médiocre qualité, sans prendre le temps ou la peine de demander les images en haute qualité aux artistes, ou bien en rencontrant auprès d’eux deux quelques obscures difficultés pour les obtenir. Étonnant. En pareil cas, les marges de manœuvre en termes de mise en page sont plutôt étroites. On ne peut se permettre que peu de recadrages ; il faut presque se contenter de ce que l’on a et appliquer la même logique partout. L’œuvre d’Isabel Samoras est la plus faible en résolution et en définition, et elle est ovale ? Il faudra donc composer avec cette forme ovale, qui ne couvrira qu’une faible partie de la couverture, et exploiter les deux autres sous la forme de petits médaillons, identiques, et pragmatiques bien plus que créatifs [2]…

Toutefois, après une vérification tardive, il s’avère que j’ai pris la question à l’envers : tous les livres de la série Actes noirs portent apparemment une couverture noire avec une illustration inscrite dans un ovale. Il y a donc bien un choix créatif de mise en page antérieur à la nécessité de trouver des illustrations aux couvertures de Millénium. Et cette mise en page autorise le recours à de petites illustrations.

Internet pour la diffusion de ses créations

Il semble que les artistes ont quelques leçons à tirer de l’usage d’internet par les éditeurs, tel que constaté ici. Primo, ces derniers peuvent être tellement pressés qu’ils téléchargent et exploitent les œuvres téléchargeables sur le net à la va-vite, sans attendre (réclamer ?) une image de meilleure qualité. Secundo, si en tant qu’artiste ou graphiste vous pensiez qu’en ne mettant que des reproductions en définition et résolution basses sur votre site, elles ne pourraient pas être exploitées pour des documents imprimés, détrompez-vous. Tertio, vous contenter de cela revient in fine à vous desservir ; vos œuvres ne seront pas aussi joliment reproduites qu’elles auraient pu l’être. Peut-être de quoi hésiter, dans certains cas, à intégrer ces utilisations à votre portfolio.

Dans la mesure du possible, il faut savoir utiliser le web non seulement pour promouvoir ses créations, peut-être en montrant en petite taille, mais aussi et surtout pour les rendre très rapidement et facilement accessibles en grande taille aux client potentiels, autrement dit pour diffuser son travail. Cela ne demande pas forcément d’immenses moyens, mais à mon humble sens, cet usage-là d’internet, véritable manne pour clients pressés, ne s’improvise pas.


Notes :
  1. L’artiste indique en guise de technique « Mixed media » : « Le mixed media est un courant artistique très en vogue aux États-Unis. C’est un mélange de techniques du scrapbooking, du collage et du freestyle (on laisse libre cours à son imagination). On y utilise tous les matériaux possibles […] : papier, tissu, plastique, métal, … et on les travaille sous toutes les formes. » Source. (Ajout, 11/04/2008) Le lien direct vers l’image à partir de ce blog s’avère impossible. [retour]
  2. L’adoption de l’ovale peut également s’être imposé en partie en constatant que deux œuvres sur les trois utilisées sont de forme ovale. Peut-être que J. J. Jesse a été recherché et choisi, sur Internet, suivant la contrainte de l’ovale, pour illustrer les tomes 2 et 3 ? [retour]

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 Mots-clés associés à ce billet : édition, art, communication, graphisme, imprimé, internet



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9 commentaires sous ce billet :

  1. Jean-no le 11 janvier 2009, 2:32 :

    Beaucoup de gens font du graphisme sans comprendre le moins du monde ce que signifie réellement le mot “résolution d’image”, ou plutôt sans comprendre qu’on ne peut pas inventer de la définition à partir de rien (les films et séries TV n’arrangent rien à cette confusion avec leurs fameuses séquences du type : “augmentez la définition de cette plaque minéralogique”.
    Il en découle des choses terribles à voir.

    Note : la petite fille du premier tome est clairement la petite mercredi (Wednesday, comme le titre de l’illustration l’indique du reste) dans La Famille Adams, version de Barry Sonnenfeld, où la gamine gothique était interprétée par Christina Ricci.

  2. Erwan le 11 janvier 2009, 17:44 :
  3. Jean-no le 11 janvier 2009, 19:54 :

    En fait la machine Esper de Blade Runner ne sert qu’à agrandir les photos, mais tout le monde a vu la même chose que vous (moi le premier) car à un moment, on entre dans le reflet d’un miroir. Mais a priori (à regarder en détails peut-être) il n’y pas d’utilisation irrationnelle de la photo.

  4. Erwan le 11 janvier 2009, 20:33 :

    Hum hum, j’ai eu cette impression à chaque visionnage de ce film, autant que je me souvienne… il faudra que je revoie ça attentivement à l’occasion.

  5. Jean-no le 11 janvier 2009, 20:35 :

    Je connais trois artistes qui ont fait un cdrom entièrement basé sur ce malentendu : ils partent d’une photo qui est analysée en détails sauf que les détails ne sont pas tirés de la photo.
    Je regarderai attentivement car j’ai prévu d’écrire sur ce dispositif.

  6. Erwan le 11 janvier 2009, 20:40 :

    Ça promet d’être instructif, tenez-moi au courant svp!

  7. Erwan le 12 janvier 2009, 9:20 :

    Si vous repassez par là, Jean-No, pourriez-vous svp me rappeler le titre de ce CD-rom dont vous parliez (éventuellement un lien vers une présentation ou une critique de l’oeuvre en question); ça me dit vaguement quelque chose. Je suppose qu’il s’agit d’un projet assez ancien…

  8. Jean-no le 12 janvier 2009, 10:52 :

    Ce CD-Rom s’appelait 18:39, par Serge Bilous, Fabien Lagny et Bruno Piacenza, éd. Flammarion, coll. Art et Essai, en 1996 je crois.

  9. Erwan le 12 janvier 2009, 11:06 :

    Merci beaucoup, je me souviens d’en avoir entendu parler, ce devait être dans Libé ou feu Le Monde interactif, quelque chose comme ça. Ça avait l’air très bien. Je vois aussi que des gens très bien (dont il m’est arrivé de suivre des cours) s’y sont intéressés…
    http://hypermedia.univ-paris8......9Weiss.htm

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