Maigret : enquête sur un générique de série policière

Publié le 6 août 2007 (modifié le 10 janvier 2010) par Erwan

gen mai2Maigret : enquête sur un générique de série policièreRevoyons le générique de la série télévisée Maigret avec, dans le rôle du commissaire, Bruno Crémer. Que peut-on comprendre de la séquence du fumeur de pipe, de ce qu’elle nous montre, de la façon dont elle le montre ?

(21/03/2008 : j’avais fait un lien vers le générique dont il est question ici sur dailymotion.com, mais je découvre que la vidéo vient d’être retirée.)

Une métaphore fumante ou fumeuse ?

Dans ce générique, le téléspectateur pourrait légitimement s’attendre à ce qu’on lui présente les enquêtes du charismatique commissaire créé par Simenon. Mais c’est le rituel d’un obscur fumeur de pipe que l’on me sert en guise de mise en bouche, épisode après épisode. Me suggèrerait-on un jeu, un test, un examen d’entrée ? Dois-je mener l’enquête pour deviner, derrière cet écran de fumée, le travail du policier ? Dois-je tenter d’entrevoir son action vertueuse et surhumaine [1] à travers le vice (toléré) de Maigret l’humain-malgré-tout ?

Dois-je tenter d’entrevoir son action vertueuse et surhumaine à travers le vice (toléré) de Maigret l’humain-malgré-tout ?Très probablement. La pipe, que le fumeur bourre avec dextérité dans sa blague, ressemble fort à une moisson d’indices. La flamme de l’allumette, qu’il craque et présente au-dessus du fourneau, pourrait être le regard « éclairant » que porte un commissaire sur lesdits indices. L’allumette, éteinte et balancée dans le cendrier, ressemble quant à elle au coupable, confondu, que l’on jette en prison…

Je m’arrête : dans cette hypothèse, pourquoi diable le « regard-flamme » détruit-il, en les consumant, les précieux « indices-tabac » dans le fourneau de la pipe ? Et comment se fait-il que le « criminel-allumette » soit celui par lequel le « regard-flamme » du commissaire survient ? Ou bien l’allumette, craquée, utilisée puis jetée une fois le devoir accompli, serait-elle plutôt une métaphore de l’enquête dont il va être question dans l’épisode à suivre ? Mais cela n’explique pas pourquoi les indices-tabac - si cette association est juste - sont détruits…

Je ne suis vraiment pas certain de tout comprendre. J’en viens à me demander si la métaphore globale du fumeur de pipe est servie avec à-propos. D’autant qu’à cette première série d’interrogations sémantiques s’en ajoute une autre, liée à la réalisation.

gen mai3Maigret : enquête sur un générique de série policière

Il y a d’abord cette pipe qui, sur le premier plan, est tournée dans un sens (tête vers la droite) et qui, sur le plan suivant, est positionnée tout autrement (tête vers la gauche), avant que le fumeur ne s’en saisisse. Il y a aussi les autres pipes, celles qui sont sur le présentoir : elles ne sont pas aux mêmes places au début et à la fin du générique, bien que je n’aie pas vu le commissaire y toucher.

Ces désordres sont-ils volontaires ? Ont-ils été laissés en pâture à l’inspecteur en herbe que je suis ? Ou s’agit-il plutôt de surprenantes négligences de mise en scène ? Mettons cela sur le compte des mystères du commissaire. Et ne nous contentons pas de ce qu’on nous montre, pour nous intéresser aussi à la façon dont on nous le montre.

La caméra s’éloigne et je me reproche des choses…

Le premier plan du générique est une vue plongeante sur le bureau ; le point de vue est celui que l’on a lorsqu’on est assis à la future place du fumeur de pipe. Dans le plan suivant, notre regard est brutalement descendu à hauteur de table (!), à droite, du côté opposé à celui par lequel le policier la contourne. Puis, après plusieurs gros plans sur les gestes du fumeur, une reculade de la caméra s’amorce (un travelling arrière, si vous préférez), partant de l’épaule droite du commissaire, pour finir discrètement, à quelques mètres, dans le dos de Jules Maigret.

gen maigMaigret : enquête sur un générique de série policière

Étrange situation dans laquelle j’ai été placé : dans le bureau, à la place même d’un commissaire de police et… dans le noir ! Et étrange comportement que celui que me fait adopter la caméra à son arrivée : quittant d’abord son siège pour me retrouver accroupi ou le dos courbé (allez savoir), et suivant du regard les mains du policier sans jamais le regarder dans les yeux, sans même signaler ma présence ; pour finir tapi dans l’ombre, derrière lui.

Il me semble (je n’en suis pas certain) qu’on a voulu faire de moi un peureux, cherchant à me soustraire à la vue de Maigret. Alors que c’est plutôt la production qui a soustrait le visage du comédien à la mienne, sans doute pour pouvoir facilement en changer si nécessaire. Étrange comportement aussi que celui de ce Maigret, qui s’installe sans allumer la lumière, sans ôter son chapeau… et tandis que le nom du comédien apparait à l’écran, ce n’est toujours pas son visage que l’on nous propose, mais la flamme de l’allumette [2]. Celui qui incarne Maigret est dissimulé ici au moins autant que moi, mais c’est avant tout ma dissimulation que je vis.

Nous jouons à cache-cache. Le téléspectateur que je suis a été d’abord mis là où il ne devrait surtout pas être, puis entraîné dans une attitude angoissante d’évitement, en fuite puis en planque. La musique du générique n’est d’ailleurs pas étrangère à l’angoisse que je ressens : la lumière de la flamme, qui pourrait bien me trahir, survient dans un brutal crescendo de cuivres. Mais le fonctionnaire ne semble pas s’être aperçu de ma présence.

Entre Kojak et Columbo, Maigret nous dissuade

Par la reculade finale de la caméra, je réalise que je suis ramené à ma condition de téléspectateur. J’ai failli me faire prendre (en train de me prendre pour quelqu’un d’autre), mais tout va mieux depuis que je me suis éloigné. Curieuse façon de me mettre dans l’ambiance. Ma proximité déplacée avec Maigret m’a quelque peu angoissé ; mais tandis qu’on m’éloigne de lui, ce qui a pour effet de me rassurer (car je deviens moins détectable), il me semble qu’on me prive de toute possibilité de fusion avec le personnage, de toute identification. On me laisse entendre, au contraire, que je ne dois pas me prendre pour lui. Je dois aller m’asseoir dans l’ombre, sur mon canapé, derrière mon téléviseur, et regarder le « pro » dans ces œuvres.

Non, ce n’est pas à l’inégalable Maigret qu’il faut s’identifier. D’une certaine façon, le générique met les téléspectateurs à égalité les uns avec les autres vis-à-vis du policier : ceux qui l’ont visionné et qui ont éprouvé ce frisson inaugural ont désormais tous un petit quelque chose à se reprocher vis-à-vis de lui. Nous avons tous a minima cette micro-trahison - la violation de son lieu de travail, de son intimité professionnelle - sur notre ardoise individuelle. Ce qui nous autorise à redouter son flair, comme tant de personnages secondaires de la série. Je crois que nous regardons tous Maigret comme des suspects potentiels, avec un semblant de crainte.

Je retrouve ces propos, écrits par Ignacio Ramonet dans l’un de ses ouvrages, à propos de deux autres célèbres policiers de série :

« […] postés aux deux extrémités de l’idéologie dominante, les lieutenants de la police américaine Kojak et Columbo, protecteurs de la classe moyenne, surveillent à longueur de série leurs frontières respectives. En amont, côté “gratin”, le lieutenant Columbo moralise, stigmatise, démasque et sanctionne la conduite criminelle des milliardaires cosmopolites, des fortunés arrogants, des riches sans patrie et sans vertu. En aval, côté peuple, l’inspecteur Kojak ordonne, surveille, normalise, américanise la montée des minorités ethniques, des groupes et des marges. » [3]

Bien qu’officiant ailleurs et à une autre époque (dans la France d’après-guerre), je suis tenté de placer le Maigret incarné par B. Crémer quelque part entre Columbo et Kojak. Son rôle, tel que perceptible dans ce générique, est de protéger la vaste « classe des téléspectateurs » d’elle-même, de ses propres tentations criminelles, en cultivant la peur du gendarme.


Notes :
  1. Bruno Crémer, dans le 20 heures d’Antenne 2 le 30/11/1991, à propos de son interprétation de Maigret : « J’ai essayé de prendre le côté exceptionnel. C’est un surhomme pour moi » (« Plateau Crémer », fiche média sur le site ina.fr). [retour]
  2. L’allumette est-elle finalement une métaphore du comédien, que l’on craque pour que revive le policier, le temps d’une enquête, puis que l’on jette ? [retour]
  3. Ignacio Ramonet, « Kojak et Columbo, gardiens de l’ordre médian », Propagandes silencieuses : masses, télévision, cinéma, éd. Galilée, 2000, p. 120. [retour]

Mots clefs:, , , ,



 Billets du blog |  Commentaires | Accueil

7 commentaires sous ce billet :

  1. KA le 10 août 2007, 15:00 :

    Maigret, c’est d’abord une silhouette revêtue d’un manteau et d’un chapeau, sous lequel rougeoie le fourneau d’une pipe.
    Toutes les affiches de films ou couvertures de livres illustrées le représentent avec ce tuyau en bouche qui, au contraire de la cigarette ou du cigare, a pendant longtemps été une image rassurante : une homme qui fume la pipe est (était) par définition quelqu’un de calme, de posé, de réfléchi. Que resterait-il d’un Maigret sans pipe ? Sa force tranquille, sa sagesse et sa dignité s’envoleraient en fumée.
    Dans le générique avec Crémer, elle va même jusqu’à jouer un rôle qu’elle n’avait jamais tenu auparavant. Et ce n’est sans doute pas anodin, à l’heure où l’on gomme les cigarette de Malraux, Sartre, et j’en passe. Il y a des chances pour que Maigret reste notre dernier héros fumeur !

  2. Erwan le 10 août 2007, 17:22 :

    Merci de votre message. Incontestablement, Maigret, c’est le flic au chapeau et à la pipe. L’importance du chapeau dans son iconographie explique sans doute qu’il ait du mal à s’en décoiffer ici… Quant à la pipe, j’ai songé un temps à souligner la quasi-contemporanéité de la loi Évin (10 janvier 1991) et le renouveau de Maigret à la télévision, sous les traits de Crémer, quelques mois plus tard ; mais je n’ai pas réussi à savoir si ce générique date lui aussi de 1991 ou s’il est plus tardif. Quoi qu’il en soit, le rôle prégnant de la pipe sonne comme un vrai pied de nez envers… le législateur. Avec sa pipe, le commissaire du générique est-il rassurant pour autant ? Dans le générique comme dans les épisodes proprement dits, Maigret sait rassurer et inquiéter. En tout cas, le Maigret/Crémer sait inquiéter parfois, contrairement au Maigret/Richard de mes souvenirs.

  3. KA le 10 août 2007, 23:55 :

    Dans mon souvenir, ce générique est le même depuis que B. Crémer a repris cette série. Il y a donc comme qui dirait une contemporanéité en forme de pied-de-nez !

  4. Erwan le 11 août 2007, 12:09 :

    Sacré Maigret ! Cette pipe fait décidément désordre à plus d’un titre… mais j’apprends qu’il a fait bien pire. Dans un article de Marianne (n°533, juillet, p. 83) : “Il s’en méfie des apparences, Maigret, au point de transgresser la loi dont il est le défenseur. N’a-t-il pas provoqué une évasion, pour sauver la tête d’un homme que tout semblait accuser ?”

  5. Alice M le 17 septembre 2007, 21:43 :

    Il me semble que vous oubliez un détail important : la musique ! elle donne le ton, le noir, le suspense… et si on voit le générique pour la première fois, au début, on a l’impression d’assister à la scène de l’assassinat… come dans Colombo ! et puis on constate qu’il ne s’agit pas d’armes mais de… pipe ! je vois là un clin d’oeil assez amusant, un renversement de situation, un jeu avec le spectateur… à la fin on est mis à la place du policier, puisqu’on se retrouve dans l’ombre, à épier l’homme à la pipe ! j’y vois une image : nous, les téléspectateurs, allons voir se dérouler une enquête par les yeux de celui qui la conduit.

  6. Alice M le 18 septembre 2007, 11:01 :

    Tout le jeu et le sel d’un bon film ou roman policier consiste, je crois, à faciliter l’indentification double : on est, tour à tour, du côté du policier et du criminel.
    La musique est pour moi le signal clair de cet univers-là, avec ici un clin d’oeil amusé (la pipe à la place de l’arme, le renversement de situation, comme il y en a tant dans les romans policiers), et la grosse métaphore de l’homme qui éclaire la scène de sa science… avec une pipe !

  7. Erwan le 18 septembre 2007, 10:08 :

    Je suis d’accord avec vos idées de jeu et de clin d’oeil, Alice, mais revoyez le début du générique : nous occupons d’abord la place du policier (à moins que nous ne la surplombions), puis son arrivée semble provoquer un mouvement de caméra fuyant vis-à-vis de lui ; nous quittons la place que nous occupions comme pour nous soustraire à son regard tout en continuant à l’observer. Mais durant toute le rituel du fumeur, c’est vrai, il est difficile de savoir clairement si on regarde ce que fait Maigret par-dessus son épaule ou si nous sommes le fumeur. On peut parler d’un moment de fusion-confusion entre le personnage et le spectateur à ce moment-là. Doit-on considérer que ce moment correspond symboliquement à la durée de l’épisode que l’on va vivre ? S’il y a volonté de fusion, d’identification entre les deux, la fin du générique durant laquelle la caméra s’éloigne du fumeur me semble contre-productive.
    Quant à la musique, elle n’a pas été complètement oubliée dans l’analyse (“La musique du générique n’est d’ailleurs pas étrangère à l’angoisse que je ressens […]”). Sans doute aurais-je du en parler davantage, mais au prix d’un allongement du billet… Disons-en tout de même deux mots. La musique a pour pic dramatique l’allumage central de l’allumette, pic que l’on peut plus ou moins prolonger jusqu’à l’allumage de la pipe. Auparavant nous entendions, sur un fond sonore un peu inquiétant, un harmonica tranquille qui accompagnait l’entrée du commissaire. Après les allumages, la tension musicale commencera à vraiment retomber après la chute de l’allumette, pour ne plus laisser place qu’au fond musical du début, sans l’harmonica.
    J’ai tendance à interpréter cette musique comme la présentation d’un personnage double, à la fois sympathique de prime abord (harmonica) mais sachant se faire redoutable (cuivres). La convocation d’instruments à vent va naturellement de pair avec l’accent mis sur le côté fumeur du personnage ; fumer est aussi une façon d’utiliser sa respiration… Il reste un mystère, le fond sonore que l’on entend au début et à la fin. Ces fonds sont pour moi identiquement inquiétants (bien qu’en sourdine), alors que le commissaire a théoriquement fait son travail de rétablissement de l’ordre. Mais voilà, c’est un générique de série policière, et il ne serait sans doute pas très judicieux de faire retomber l’inquiétude du spectateur à l’orée de l’épisode… C’est à peu près comme ça que je comprends la musique du film.

Ajouter un commentaire
Sur la gestion des commentaires, lire la page A propos.




Votre commentaire