Magie de la photographie médiévale

Publié le 6 août 2009 (modifié le 10 janvier 2010) par Erwan

[Ill. Capture écran tirée de "Fable 2" (Lionhead / Microsoft).]Fable II relève-t-il de l’Heroic Fantasy ? L’appartenance de ce jeu vidéo au genre « médiéval fantastique » me fait accepter (attendre) la présence de nombreux êtres ou phénomènes étranges, mais beaucoup moins celle d’un appareil photo, fût-il ancien.

N’en doutez pas, Fable II est un jeu vidéo dont l’univers, les belles images et la magnifique bande originale sont capables d’envoûter, quelques heures durant, adultes comme ados [1]. Ceci dit, presque dès le départ, un détail est venu contrarier l’adulte que je suis.

Une fois la galette argentée dans la console, je me suis rapidement retrouvé jeunôt, flanqué d’une sœur, et arpentant sous la neige les rues d’une ville nommée Bowerstone, en Albion. Sur une place, ma sœur a ouvertement douté de la magie en général et de celle d’un petit objet en particulier, présenté aux passants par un vendeur. Une curieuse femme est alors venue lui reprocher son scepticisme. Puis elle nous a incité à vérifier les propriétés de cet objet, en l’achetant. Une première quête débute alors pour ma sœur et moi : trouver cinq pièces d’or, en vue de l’achat de l’objet mystérieux.

Un art moyenâgeux ?

Tandis que je déambule, suivant plus ou moins fidèlement ma sœur et un tracé scintillant vers quelque première BA rémunératrice, je découvre cette ville, que je juge spontanément très médiévale. Certes, il y avait sûrement de quoi douter plus tôt de la conformité du cadre environnant au Moyen Âge. Mais mis à part quelques effets lumineux et rondeurs étranges, rien ne m’avait encore sérieusement fait tiquer, jusqu’à ce que je tombe sur lui :

[Ill. Capture écran réalisée le 2 août 2009. DR.]

Un photographe. Équipé d’un appareil photographique à soufflet, qui ne peut dater que du milieu du 19e siècle, au plus tôt [2].

Bien sûr, ce n’est qu’un jeu, et ses concepteurs font bien ce qu’ils veulent (je les vois d’ailleurs d’ici, me saluant de quelques mous pliages de bras). Rien ne nous dit que nous nous trouvons quelque part dans notre Histoire ; et côté géographie je remarque que les contours de l’Albion ne ressemblent à rien de connu [3].

Pinaillage sur l’étiquetage

Voilà quand même de quoi douter, dans une certaine mesure, de l’appréciation du site Gamekult, qui parle à propos de ce jeu d’un « univers vivant et cohérent ». Et de quoi trouver un peu hâtif, également, le classement de ce jeu dans le genre précis Heroic Fantasy, toujours sur Gamekult [4].

Admettons que le genre nommé Fantasy, très ouvert, fasse « appel à l’imaginaire dans un univers atemporel mêlant mythes anciens et légendes à un renouveau du merveilleux », selon une définition rapidement glanée sur le net. Mais selon la même source, l’Heroic Fantasy serait quant à elle un « sous-genre de la Fantasy qui associe un univers médiéval, des mythes et des légendes anciennes ». Si Fable II est médiéval, même avec quelques siècles de marge (!), on ne devrait pas y trouver un appareil à souffet, ou alors l’épithète médiéval n’a ni queue ni tête, tout comme le sous-genre Heroic Fantasy.

Chez Gamekult, on aura oublié l’appareil. Ou bien on n’aura pas voulu déduire qu’un tel objet devait provoquer le décalage de Fable II tout entier dans la case Fantasy, tout court, plus générale car atemporelle.

Si c’est magique, ce n’est pas anachronique

En prenant un peu de recul, je jauge mon ridicule. Moi qui m’apprête à avaler des couleuvres, avec ce jeu truffé de hobbes, de trolls et autres créatures invraisemblables ; moi qui me réjouis d’user bientôt de pouvoirs aussi impressionnants qu’irréalistes (exhumation de zombies façon Thriller, effets télékinésiques divers, vortex on demand…) ; je dénonce à qui veut me lire la flagrante incongruité d’un appareil photographique dans Fable II…

Cette prise de recul me met peut-être sur la voie. La magie, le merveilleux, peuvent être considérés comme la principale licence que s’accordent les auteurs faisant de l’Heroic Fantasy. Partant, je me remémore les commentaires des citadins (ceux qu’on aperçoit au second plan, derrière le photographe et le petit jeune), à propos de l’appareil photo. Extraits :

— « Un faiseur d’images magiques », qu’il dit. C’est ça…

— Alors tu penses que c’est quoi ?

— Une grosse arnaque ! […] Ce n’est pas un truc magique, c’est une boite vide fabriquée uniquement pour arnaquer les gens !

— Oui, tu dois avoir raison, à moins que…

— Ne va pas croire que ça fonctionne !

Les propos de ces passants me rappellent les doutes de ma sœur quant à la prétendue magie de l’autre objet mystérieux, celui que nous comptons acquérir. Outre sa fonction de rappel de mon premier grand but dans ce monde, l’existence de cet appareil photo dans Fable II — en supposant que son classement dans le sous-genre Heroic fantasy soit pleinement recherché et assumé par les concepteurs — pourrait se « justifier » dans la mesure où la photographie est considérée comme magique. Un point de vue que ne contredirait peut-être pas Roland Barthes, qui écrivait dans La chambre claire (longtemps après l’invention de la photographie) :

« Les réalistes, dont je suis […], ne prennent pas du tout la photo pour une “copie” du réel — mais pour une émanation du réel passé : une magie, non un art. » [5]

Souhaitons tout de même bien du courage aux profs d’histoire ou de photographie, qui vont devoir convaincre les p’tits vidéojoueurs que la photographie n’est pas si magique, ni si ancienne.


Notes :
  1. Fable II est sorti en en octobre 2008 sur console Xbox 360. Ce jeu vidéo a été développé par Lionhead Studios, qui a été racheté par Microsoft en 2006. Le jeu est destiné aux plus de 16 ans. [retour]
  2. « There was […] a need to reduce the size of cameras. During the 1850s manufacturers used leather bellows to produce folding cameras. In 1856 C.G.H Kinnar designed a camera with tapered bellows. » (source). [retour]
  3. Au passage, l’appareil photographique n’est sûrement pas le seul objet postérieur au Moyen-Âge dans le jeu. Si je devais partir à la recherche d’anachronismes, j’irai voir par exemple du côté de l’habillement ou des armes que le joueur est susceptible de se procurer. [retour]
  4. Source. [retour]
  5. La chambre claire, note sur la photographie, ed. Cahiers du cinéma / Gallimard / Seuil, 1980, p. 138. [retour]

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2 commentaires sous ce billet :

  1. MaO le 6 août 2009, 14:22 :

    Sauf que c’est peut être pas un appareil photo. C’est peut être juste une boite noire avec un diablotin qui peint ce qu’il voit. Ha! ha! ha!

    http://www.frizzetfoot.fr/spip.php?article307

  2. Erwan le 6 août 2009, 17:35 :

    … ou une boîte vide, une boîte qui ne permet pas de produire quelque image que ce soit. Et de fait, je ne me souviens pas avoir vu la moindre photo. Mais peut-on être sûr qu’on a fait le tour d’un tel jeu ? Quoi qu’il en soit, un appareil photo est bien présent, ne serait-ce que symboliquement ; ma réflexion me semble valable même s’il s’avère que c’est une arnaque.

    J’aurais pu continuer à ce sujet en évoquant les paroles du photographe lui-même, qui espère gagner beaucoup d’argent de son outil, mais qui vient apparemment tout juste de l’acheter auprès d’un tiers (inconnu). Ce dernier est potentiellement le premier arnaqueur à mentionner…

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