Les Experts et l’appareil photo
Publié le 6 novembre 2006 (modifié le 10 janvier 2010) par Erwan
Amateur ou amatrice de séries télévisées ? Peut-être vous êtes-vous déjà posé cette question : pourquoi Les Experts de Las Vegas (CSI) prennent-ils souvent des photographies en rafale sur les lieux d’un crime ?
La série télévisée Les Experts (« Crime Scene Investigation - CSI » en anglais), créée en 2000 aux États-unis, est diffusée depuis 2001 sur la chaîne française TF1.
« Au moyen des technologies les plus modernes, les experts scientifiques de la police de Las Vegas doivent résoudre de mystérieuses affaires criminelles »
Cette phrase, tirée du site que TF1 consacre à la série, résume assez bien son principe. Se focaliser sur le travail des scientifiques est une manière intéressante de renouveler le genre de la série policière. Et le genre en général comme cette série en particulier intéressent plus d’un téléspectateur : on apprend ainsi sur Wikipedia que « Les Experts est la série la plus regardée aux États-unis », et sur le site de Médiamétrie que la série permet à TF1 de capter un tiers de part d’audience le dimanche soir (en semaine 43 en tout cas), loin devant « FBI, portés disparus », la série concurrente de France 2.
Abondance de prises de vues
Vous vous souvenez sans doute de l’inspecteur Columbo arrivant sur la scène d’un crime alors que la police scientifique relève les indices et prend ses photos. Dans Les Experts, le capitaine Jim Brass de la brigade criminelle, lui, n’a plus qu’un rôle secondaire ou presque. En revanche, on n’en finit pas de prélever et d’analyser les indices, de toutes les manières possibles… et on ne compte plus les déclenchements photographiques.
très fréquemment l’expert chargé des photos – ce n’est pas toujours le même qui s’y colle – démultiplie les déclenchements. Pourquoi diable photographie-t-il plusieurs fois la même chose ?Car la séance de prise de vue sur la scène du crime fait partie des incontournables dans la série. Et à ce propos, je me suis interrogé sur le nombre incroyable de photographies a priori similaires que prennent ces soi-disant scientifiques. Alors que manifestement aucun changement de réglage n’est effectué, très fréquemment l’expert chargé des photos – ce n’est pas toujours le même qui s’y colle – démultiplie les déclenchements. Pourquoi diable photographie-t-il plusieurs fois la même chose ?
Les experts jouent-ils tour à tour au paparazzo ? Pourtant, avoir le déclencheur facile implique que l’on prend beaucoup de photos, qu’il va ensuite falloir trier, analyser, archiver… ce qui peut demander beaucoup de temps [1]. Cette manie des photos en rafale a de quoi surprendre, surtout quand on sait que les auteurs de la série se font conseiller par de vrais spécialistes de la vraie police scientifique… du véritable Outre-Atlantique (si si, je l’ai vu dans un reportage). Bref, autant, pour certaines opérations nos experts savent se montrer très prudents, attentifs et concentrés (relevés d’empreintes, identification de la nature d’une tâche…), autant pour la prise de vues la légèreté, ou plutôt la lourdeur du doigt sur le déclencheur, semble être la règle.
L’hypothèse du bracketing
La première hypothèse un peu sérieuse qui me vient à l’esprit est que nos experts californiens ont recours au bracketing. Cette technique vise à photographier plusieurs fois la même chose en modifiant uniquement les paramètres d’exposition d’une prise de vue à l’autre. Ceci permet d’augmenter ses chances d’avoir une photo parfaitement exposée. Ordinairement le bracketing consiste, après un petit réglage sur l’appareil, à prendre trois photos successivement : l’une est ainsi a priori sous-exposée, une autre est a priori surexposée, et la troisième est prise selon un réglage d’exposition intermédiaire.
Mais l’hypothèse du bracketing tombe tout de suite à l’eau lorsqu’on regarde avec attention les experts à l’œuvre. Parfois ils prennent bien trois photos, mais parfois encore une, deux, quatre ou davantage, en rafale. Qui plus est, ils ne prennent pas toujours le même nombre de photos de différentes choses au cours d’une même séance. Manifestement, le bracketing ne semble pas faire systématiquement partie de la méthodologie photographique de nos scientifiques.
En revanche, je remarque le recours systématique au flash, même lorsque les photos sont prises en plein jour et que la lumière naturelle ne manque pas. En tout cas, l’effet du flash (écran blanc durant quelques fractions de seconde) est produit à l’écran, signifiant, en plus du bruit – toujours très distinctement audible – du déclenchement, qu’une photo a été prise.
Des substituts audiovisuels
On peut voir les appareils photo comme des variantes modernes de la fameuse loupe de Sherlock Holmes. Toutefois, les appareils et les photos au flash font penser à d’autres accessoires et à d’autres phénomènes audiovisuels, qui abondent dans les séries et les films policiers et qu’on voit peut-être moins qu’ailleurs chez Les Experts : respectivement les armes à feu et les coups de feu. Certes, ces ingrédients sont loin d’être absents de la série mais, pour autant que je sache, on voit fort peu nos experts le pistolet au poing, comparativement à Starsky et Hutch, Rick Hunter, Hooker… et j’en passe [2].
C’est surtout avec un pistolet (fût-il mitrailleur), arme à feu maniable mais assez imprécise, et non avec n’importe quelle arme à feu que l’on peut immédiatement comparer les appareils photographiques tels qu’utilisés dans la série Les Experts. Or on pourrait s’attendre à ce que des scientifiques utilisent plutôt leurs appareils un peu comme un tueur à gage utiliserait un fusil à lunette : méthodique, économe, efficace. D’autant que, soulignons-le, contrairement à bien d’autres policiers du cinéma ou de la télévision, il ne s’agit pas pour Grissom et ses collègues d’atteindre en pleine course une cible mouvante ; ce qui est à saisir par la photographie est la plupart du temps inerte, et se fait généralement dans dans le calme.
Les coups de flash et les déclenchements photographiques semblent être surtout dans Les Experts des substituts audiovisuels aux coups de feu. Quand nos experts ne font que se livrer à une récolte d’indices, ce qui n’est pas toujours très télégénique, les éclairs des flashes et les bruits des déclencheurs constituent des phénomènes audiovisuels brefs et soudains, assez violents, qui injectent de la surprise. Loin de toute motivation scientifique, bien plus près de l’art du spectacle audiovisuel, un rapprochement est à faire entre la raison pour laquelle nos experts de Las Vegas appuient autant sur le déclencheur et la raison pour laquelle on presse autant la gâchette dans nombre de séries télévisées ou de films…
À travers cet examen du rituel de la prise de vue sur les lieux d’un crime, Les Experts à Las Vegas me semble manquer de réalisme, en dépit de l’aide apportée, nous l’avons dit, par de véritables experts de la police scientifique aux auteurs de la série. Science d’un côté, spectacle audiovisuel de l’autre… Les collaborations peuvent bien exister, mais ces gens sont loin de faire le même métier.
Notes :
- Autant d’actes très scientifiques que l’on voit fort peu à l’écran. [retour]
- Ce paragraphe a été complété le 26 mars 2008 pour intégrer l’hypothèse des appareils photo comme variantes modernes de la loupe. [retour]

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à lire à ce sujet : Tu mourras moins bête (mais tu mourras quand même) par l’excellente Marion Montaigne.
Excellent en effet, merci pour le lien.
[…] This post was mentioned on Twitter by laurence guenoun. laurence guenoun said: RT @Le_Velu: @LaurenceGuenoun http://www.iconique.net/les-ex.....eil-photo/ […]