Les dichotomies de Brancusi
Publié le 2 octobre 2009 (modifié le 22 février 2010) par Erwan
La lecture d’un article, suivie quelques jours après de la visite de l’Atelier Brancusi, m’amènent à réaliser combien l’œuvre du sculpteur roumain a une portée universelle. Mais elle me semble pourtant trop peu visible, trop peu présente.
Avant d’entrer dans le vif du sujet, petit passage préalable par la case presse. Le Monde a publié cet été une série d’articles ayant pour titre « Masculin féminin ». Voici comment débute le premier de ces passionnants articles écrits par Catherine Vincent [1] :
« Cela aurait pu être plus simple. Ou plus compliqué. Nous aurions pu n’en avoir qu’un seul, qui se serait suffit à lui-même. Ou trois, ou quatre. Ou un nombre variant selon les saisons. En mammifères que nous sommes, ce fût deux. Deux sexes. Féminin, masculin. […] Cela fait des dizaines de millénaires que cela dure, que l’espère humaine tente de ce débrouiller avec cette dichotomie constitutive. Avec cette familière étrangeté, avec ce semblable différent. D’une différence si essentielle à la vie qu’il a fallu convoquer tous les mythes, toutes les religions, pour tenter de lui donner sens.
Françoise Héritier, professeur honoraire au Collège de France, fait partie des personnes qui ont le plus réfléchi à cette problématique. Au fil de ses recherches, elle a acquis une conviction : la différence anatomique et physiologique entre l’homme et la femme, apparue irréductible dès l’aube de l’humanité pensante, est à l’origine de notre système fondamental de pensée, qui fonctionne sur le principe de la dualité. “Chaud/froid, lourd/léger, actif/passif, haut/bas, fort/faible… Dans le monde entier, les systèmes conceptuels et langagiers sont fondés sur ces associations binaires, qui opposent des caractères concrets ou abstraits et sont toujours marqués du sceau du masculin ou du féminin”, affirme-t-elle. Nous penserions peut-être autrement si nous n’étions soumis à cette forme particulière de procréation qu’est la reproduction sexuée. »
Quelques jours après avoir lu cet article, prenant pour prétexte les journées européennes du patrimoine, j’emmène ma compagne découvrir l’Atelier Brancusi, annexe du Centre Georges Pompidou à Paris. Là, au cœur de la reconstitution d’une des pièces de l’atelier du sculpteur Constantin Brancusi (1876-1957), deux sculptures en plâtre me font me souvenir de l’article cité plus haut (voir photo).
![]()
Il y aurait de quoi gloser longuement, en « mode binaire », sur ces sculptures… Haut/bas, debout/couché, sombre/clair, posé/aérien… sans oublier bien sûr la paire féminin/masculin. Il ne fait aucun doute que Brancusi raisonnait en partie en termes de combinaisons binaires, titillé comme nous tous, à sa manière, par la « dichotomie constitutive » et par ses suiveuses. Devant ces sculptures, l’article de Catherine Vincent en tête, j’en viens à mesurer leur évidence, leur facilité d’accès, et par conséquent la portée universelle, transculturelle de l’œuvre du maître roumain.
Petit lieu, dont l’entrée est gratuite, mais lieu rare et au contenu artistique si précieux. Moi qui ai fait un peu d’histoire de l’art, je suis impardonnable de découvrir cela si tard. Mais j’en viens tout de même à m’interroger sur ce temps perdu ; et je pense aussi aux autres, à ceux pour qui le nom de Brancusi ne signifie rien. La reconstitution de l’atelier de Brancusi met-elle cet artiste à l’honneur, en lui dédiant cet espace, ou ne limite-t-elle pas au contraire son accès en l’écartant du reste de l’offre muséale du centre ? En 1997, Renzo Piano a-t-il su répondre à la « difficulté » architecturale dont parle le fascicule distribué à l’entrée de l’atelier ? N’a-t-il pas trop privilégié « l’idée d’un espace caché et intériorisé, isolé de la rue et de la piazza » ? Au pied du grand escalier distribuant les étages du Centre Pompidou, combien de touristes et autres piétons s’aventurent à descendre les quelques marches qui mènent, à droite, vers de tels trésors (où sont les [chiffres] ? où sont les [chiffres] [liens morts vers les rapports d’activité, constat le 22/02/2010]?) ? Présence/absence…
Et bien sûr, maintenant, mon amie et moi, nous aimerions pouvoir nous procurer une ou deux reproductions de sculptures de Brancusi, pas trop cher de préférence. De la ronde bosse s’il vous plaît ; pas un bouquin, ni un poster ou un marque-page. Tant pis si l’on perd, dans l’opération, quelques combinaisons binaires ; tant pis si l’on perd un peu de ce jeu d’oppositions si stimulant. Ses sculptures ne rappellent-t-elle pas furieusement le design tant apprécié de bien des objets de ce siècle, ou du précédent ?
Mais où trouver de telles reproductions ? Rien encore à la librairie du centre, où nous nous sommes rendus. De retour chez nous, je cherche un peu, puis plus longuement sur Internet… satisfaction/frustration… je ne trouve rien. Permettez donc que j’écrive, en conclusion, une supplique pour que l’héritage de Brancusi soit un peu déterré de cet atelier, et prolifère en « 3D ». Ô Moteurs de Recherche, portez ces mots aux yeux de qui doit les trouver et les lire (RMN ? autre ?) : idée lancement produit objet art reproduction fabrication décoration brancusi génie sculpture design gamme collection vente commerce. Menace : si ça ne marche pas très vite, je fais la même supplique en anglais. Puis en roumain.
Notes :
- « Masculin / Féminin 1/6 - Il était une fois deux sexes », première parution dans l’édition du Monde du 4 août. Cette série a été re-publiée avec l’édition datée du 29 août du journal, dans un supplément « Sagas d’été ». J’ai découvert l’article cité dans ce supplément. L’article suivant, « Masculin / Féminin 2/6 - Homo eroticus » (5 août), vaut également le détour. [retour]
Articles comparables sur le blog :

Billets du blog | Ajouter un commentaire
Sur la gestion des commentaires, lire la page A propos.
