Les derniers logos de Renault (1/3)
Publié le 25 janvier 2008 (modifié le 10 janvier 2010) par Erwan
Quelques remarques sur l’évolution de l’identité visuelle de Renault, du logo de 1972 à celui de 2007. Le « losange de la marque », très présent autour de nous, est en lui-même une petite énigme, et son évolution récente en est une autre. Que peut-on en dire aujourd’hui ? Première partie.
Je consigne ici quelques réflexions sur l’évolution des derniers logos de Renault. Ces remarques témoignent d’une réception particulière, en mi-communicant et mi-consommateur ; de façon mi-intuituve et mi-documentée [1].
Fallait-il persévérer […] dans l’utilisation du losange ? C’est une forme certes nommable (nous disposons au moins de cette commode prise intellectuelle sur le logo) mais qui ne dit sûrement pas grand chose aux barbares.Bien que n’ayant pas de voiture, j’en consomme pas mal du Renault, depuis toujours. À travers les véhicules conduits, habités ou plus souvent vus ; via ses « univers », pénétrés ou simplement aperçus et plus ou moins réels : sites, garages, concessionnaires… sa triste actualité (les suicides d’employés) ou ses joyeuses publicités de toutes natures (« Tout ce qu’on attend d’une voiture »). Avec toujours pour point commun, inévitablement, son logo. Ses logos successifs.
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Incontournables et mystérieux losanges
J’ai souvent croisé dans mon « décor » au moins cinq ou six logos Renault, plus ou moins distincts les uns des autres. D’abord, quoi que tôt, brièvement et surtout sur de vieilles voitures, le troisième « logo-losange » (1959). Puis celui que l’on doit davantage au peintre et graphiste Yvaral qu’à son père Victor Vasarely, contrairement à ce qu’affirme encore parfois Renault (1972) [2]. Ensuite celui signé Jacques Peaumier de JPG Design/Purmalt (1992) [3]. Ce dernier a été réalisé à partir du long travail de Jean Perret (agence Style Marque) qui, à la fin des années 1980, « réalise une version de l’emblème en 3 dimensions qui s’applique uniquement aux calandres des véhicules et aux Totems » [4]. Puis le logo conçu par Éric de Berranger et Seenk via Publicis (2004, la paternité intégrale reste à confirmer) [5].
Enfin, la consultation du site Renault.com me confirme qu’une nouvelle variante est apparue en 2007, sous la houlette de l’agence Saguez et Partners [6]. Si je raisonne seulement en termes de durée, jusqu’à présent j’ai été surtout exposé au losange créé en 1972.
Je ne peux m’empêcher de poser la question : fallait-il persévérer jusqu’à aujourd’hui dans l’utilisation du losange ? C’est une forme certes nommable (nous disposons au moins de cette commode prise intellectuelle sur le logo) mais qui ne dit sûrement pas grand chose aux barbares, à ceux qui sont extérieurs à l’entreprise et/ou qui ignorent son histoire. Fallait-il perpétuer sous cette forme la longue histoire de Renault : en se contentant de remanier un logo fait à l’origine — croit-on savoir — pour convenir au dessin de l’antique 40CV de 1925 ? [7]
En tout cas, ce n’est qu’hier que j’ai vraiment cherché à connaître le rapport entre les activités de Renault et le losange via Internet, ce qui n’est pas dénué de risques. J’ai ainsi lu [quelque part][lien mort, constaté le 30/11/2008] que le losange de 1972 représenterait le « croisement des traces de roues d’une automobile et d’un camion […] ». Il est vrai qu’on peut penser à quatre empruntes de pneu délimitant un espace quadrangulaire, mais l’art cinétique est plutôt du genre abstrait. Et le témoignage d’Yvaral n’accrédite pas vraiment cette lecture figurative :
« Trois semaines de travail acharné, enfermé dans mon atelier et je remets à Renault un épais dossier comprenant une quarantaine de variantes […] respectant la contrainte essentielle : le nouveau logo devra conserver la forme du losange et impérativement comporter des rayures afin d’assurer la continuité avec les deux sigles précédents […]. Et c’est la victoire ! »
Ce logo trompe l’œil me rappelle entre autres le trident de Gregory, le triangle de Penrose [8] ou encore quelques « mondes » aux perspectives impossibles de M. C. Escher, sans parler du reste de l’Op art ou art cinétique [9]. Peut-être faut-il chercher la sollicitation de l’art cinétique par Renault dans ce centre d’intérêt commun : le mouvement, le dynamisme.
Avez-vous ressenti la « Yvaral nostalgie » ?
Le site Renault.com ne parle de mise en « relief » du logo qu’à partir de la version de 1992 [10]. Pourtant, celui de 1972 suggérait déjà le volume, par ses jeux de contraste et de superposition, par ses traits composant des « bandes plates pliées », diversement éclairées [11]. La mention du nom de la marque semble même avoir été écartée, précisément pour mieux suggérer un espace, une profondeur [12].
Je peux comprendre que le constructeur ait réintroduit le typogramme « Renault » dans son logo en 1992 ; réhabilité, souligné et plus systématiquement associé à l’emblème semble-t-il, mais sous celui-ci et non plus en son cœur, comme avant. On comprendra aussi, en le regrettant quelque peu, qu’il ait à peu près renoncé à se présenter sous la forme d’un petit casse-tête cinétique [13], du moins temporairement. En 1992, la forme simplifiée se laisse plus facilement lire et saisir intellectuellement. L’éclairage de l’emblème devient quant à lui purement zénithal. Et sa forme comme son « relief » deviennent plus… plausibles.
Mais le logo de Renault devient plus pauvre également, et plus grave, moins amusant, peut-être en raison de l’importance du noir. Limite technico-funèbre, à vrai dire, ce logo-là ; genre machin pour l’interne, pour ingénieurs, ou pour pilotes de course à la rigueur. Je suis tenté d’associer ce logo-là à des sports automobiles tels que le rallye ou la F1, que le grand public ne goûte pas nécessairement.
Aussi ne me semble-t-il pas très surprenant que le besoin d’en changer, encore, se soit assez rapidement fait sentir. Vite, un peu de jaune pour égayer, et plutôt du gris que du noir ! Le rachat de Nissan (1999) aura fourni un bon prétexte, précédé il est vrai par d’autres changements d’importance : l’ouverture du capital (1994) puis la privatisation de Renault (1996). Autant de bouleversements qui peuvent justifier à eux seuls une nouvelle évolution du logo, même si la précédente était plutôt fraîche. Renault, « libérée », n’est plus la régie qu’elle était…
Fin du mélange des genres. Sur le logo, l’art s’envole avec son héritage des dernières décennies et marque le pas face au design graphique, moins innovant. Pour traiter de l’illusion de profondeur, et pour suggérer le froid métal, le graphiste fait au fond appel à de vieux trucs. Quelques années auparavant, en 1986, Renault mettait un terme à [sa politique d’achat d’œuvres d’art][lien mort, constat le 19/12/2008], initiée en 1967. Coïncidence ?
Suite de l’article (2/3) : ici.
Notes :
- Théoriquement, un logotype « n’est que l’image graphique d’une organisation et non pas son “identité” ou son “image”, ce qui rend l’acception usuelle identité visuelle très mal adaptée car une identité ne saurait se réduire à un objet visuel ». En outre, un logo devrait « être analysé globalement et en contexte, donc jamais seul et et sûrement pas en lui-même selon des considérations graphiques qui n’apprennent rien sur son fonctionnement pragmatique ». Vous voilà prévenu(e)… Source : Philippe Quinton, « Logotype » in Dictionnaire mondial des images, ouvrage coll. sous la dir. de Laurent Gervereau, éd. Nouveau monde, 2006, pp. 631-632. [retour]
- Sur son site, Yvaral revendique la paternité du logo de 1972. Je n’ai rien trouvé à ce sujet sur le site « officiel » de son père. [retour]
- (Ajout, 9/03/2008) J’apprends par mail que le lien indiqué jusqu’à ce jour sur la mention « JPG Design » n’était pas le bon. Je répare l’erreur en renvoyant sur le site purmalt.com. [retour]
- Source : Caroline Bouige, « Erratum, signatures du bloc marque Renault », Etapes.com, 20/12/2007. [retour]
- Selon Éric de Berranger, une version bitmap de l’emblème sur fond jaune remonte à 1999 et a été utilisée dès cette année pour la communication publicitaire de Renault. [retour]
- L’indication de l’agence a été apportée le 7/02/2008. Je précise également que le lancement du dernier logo par Carlos Ghosn date du 10 septembre 2007, juste avant le Salon automobile de Franckfort. Source : Pierre-Yves Boquet, « Renault lustre son losange », Usinenouvelle.com, 11/09/2007. [retour]
- (Ajout, 14/01/2009) J’ai réécrit cette dernière phrase aujourd’hui, pour être un peu plus clair et aussi plus prudent. [retour]
- L’internaute peut voir ou revoir tout cela sur cette page. [retour]
- J’apprends un peu par hasard que le père d’Yvaral, Vasarely, parlait de « pièges visuels » à propos des créations de M.C. Escher. Source : Groupe µ, Traité du signe visuel, éd. Seuil, 1992, p. 437 (36). [retour]
- (Ajout, 14/01/2009) Il est fait allusion ici au site tel qu’il se présentait avant la refonte intervenue fin 2008. Avant cette refonte, le site comportait un petit module réalisé en Flash présentant, datant et commentant brièvement chacun des logos de Renault depuis ses origines. La version primitive de cet article faisait de nombreux renvois à ce module. [retour]
- … ou bien une seule bande, un peu comme le ruban de Möbius auquel le logo fait souvent penser également. [retour]
- Il parait que c’est cette partie textuelle, typographique, et rien que celle-ci qu’on appelait avant (avant quoi ?) un logo ; nous parlerons plutôt ici de typogramme, comme Éric de Berranger. Le losange sera lui appelé emblème ou insigne ; l’ensemble de ces composantes et éventuellement d’autres (un fond, un cadre…) formant le logo avec éventuellement un certain environnement (tel le fond jaune dès 2004, dont je parlerai plus tard), s’il y a lieu d’opérer des regroupements. Je précise qu’on a tout de même pu croiser l’emblème de 1972 accompagné d’un typogramme, lequel a d’ailleurs été repris tel quel sous l’emblème de 1992. [retour]
- Une mauvaise langue pourrait pourtant dire qu’un casse-tête est peut-être la représentation la plus fidèle qu’on puisse se faire de Renault et de son [histoire][lien mort, constat le 19/12/2008]… [retour]
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Bonjour et bravo pour ce Site de qualité! J’aurais deux questions : finalement QUI est le créateur du logo Renault?
Où se trouve, sur le document Vasarely, transporté dans l’espace, la signature de JL Chrétien (je crois au milieu avec une forme gonflée orientée vers la gauche). Merci bcp. Cordialement JK
Bonjour et merci.
- Première question : tout dépend de quel logo vous parlez. Pour celui de 1972 (sur lequel vous semblez rester si j’en juge par le contenu de la seconde question), j’ai tendance à croire la version d’Yvaral (c’est lui le créateur, et Renault aura soutenu que c’était son père car ce dernier était plus connu ; ça faisait un meilleur coup de pub). Vous pouvez faire ce que je n’ai pas osé encore faire : contacter la personne qui gère le site vasarely.com, pour tenter de recueillir une confirmation de cela. Il est étrange tout de même qu’on n’entende pas davantage parler de la conception du logo de Renault sur ce site, vous ne trouvez pas ? Mais je n’ai peut-être pas suffisamment cherché.
Ajout, 26/01 : après une petite recherche complémentaire, la paternité d’Yvaral pour le logo de Renault est communément admise, même par Renault, dans un communiqué du 18/01/2003. Yvaral est décédé en 2002…
- Deuxième question : je n’en sais pas plus que vous…
Superbe papier ! Le plus intéressant dans le cas du logo de Renault est que depuis 1925 (plus de 80 ans), il a conservé la même forme (allure ?) extrêmement simple et donc tout à fait mémorisable. C’est une vraie “signature”, un véritable identifiant.
Merci de votre commentaire, Yves. La fidélité de Renault au losange est effectivement une question intéressante, mais personnellement j’accorde un intérêt au moins égal aux changements dont le logo a fait l’objet, et aux orientations de la marque qu’ils tendent à indiquer. La (longue) suite que je prépare à ce billet vous éclairera un peu plus sur tout cela, en temps et en heure.
À propos de la simplicité du logo, je pense que la question mérite d’être creusée. Car au fond, le losange depuis 1972 est-il vraiment un losange et pas un peu un hexagone aussi ? Quant à sa dimension de trompe l’oeil, elle peut laisser en situation d’échec au plan de son déchiffrage…
“Puis le logo conçu par Éric de Berranger et Seenk via Publicis (2004, la paternité intégrale reste à confirmer) [5].”
Y’a mélange ;o)
1999 -> année de la création de l’emblème 3D sur fond jaune dans le cadre de la création de la nouvelle charte publicitaire Renault de l’époque. Ce travail a été réalisé chez Publicis et n’avait rien à voir avec l’identité visuelle du groupe. Cela ne concernait QUE la pub. L’emblème était dispo qu’en mode “bitmap”, qu’en image.
2001, 2002, 2003 -> travail sur la modernisation du typogramme RENAULT, sur ses adaptations, etc.
2004 -> réalisation de la version 100% vectorielle du logo utilisé en pub jusqu’alors (redessin complet, proportions différentes, etc.) + dessin de la version finale du nouveau typogramme. L’agence Seenk a juste charté l’emplacement les proportions de l’emblème par rapport au typogramme. Publicis n’a alors plus rien à voir avec tout ça.
Je sais c’est un vrai bric à brac cette histoire!
Merci Éric de votre passage et de vos précieuses corrections. j’avoue que je n’ai pas pris le temps de bien comparer les versions de 1999 et de 2004 ; je pensais que les changements étaient mineurs et essentiellement dus à la nécessaire “vectorisation” de l’image. Ce travail reste intéressant à faire.
Je reconnais que vu de l’extérieur (d’où je suis quoi), ce n’est pas très simple à suivre en effet… Vos éventuelles autres remarques sont bien sûr les bienvenues.