Les candidates parmi le peuple
Publié le 5 avril 2007 (modifié le 26 mars 2008) par Erwan
Sur cette photographie d’un mur de Paris, deux candidates de la gauche à l’élection présidentielle en France apparaissent parmi le peuple. L‘une me semble plus « authentique » que l’autre.
Il est beaucoup moins question de politique ici que de communication politique, ce qui est différent. Tout en restant électeur, je m’efforce de mettre mes opinions politiques de côté pour tenter de « recevoir » aussi objectivement que possible ces deux affiches, ou plus précisément les photographies de ces affiches [1].
Une rapide comparaison
La photographie reproduite sur l’affiche de Ségolène Royal (PS) semble avoir été prise au cours d’une manifestation. Il se dégage de cette image une impression d’authenticité, qui fait une part de sa force. Il y a du flou, beaucoup de flou, jusque sur la chevelure de la candidate ; voilà qui relève davantage de la photo de presse d’aujourd’hui que de la photographie officielle. À première vue, S. Royal est la figure la plus nette, et sa position est centrale. Du strict point de vue photographique, seuls le cadrage et la mise au point font émerger la candidate de cette foule dans laquelle elle baigne. Les communicants sollicités par le PS auront peut-être eu la chance de trouver cette image toute faite, dans une photothèque. Mais cette image peut aussi être le fruit d’une commande faite à un photographe.
Je ne ressens pas une telle authenticité à travers la photographie de l’affiche de Marie-George Buffet (PCF), bien au contraire. La photographie sonne faux ; tous ces gens semblent avoir été invités à prendre part à une mise en scène (sans forcément poser). Et il semble que M.-G. Buffet, qui elle pose clairement parmi eux, a tenté ici de ressembler à une sorte d’enseignante parmi ses étudiants ; on notera qu’elle dépasse assez curieusement d’une bonne demi tête les personnes qui sont les plus proches d’elles.
Cette posture de « prof » que je crois deviner est-elle une façon pour la secrétaire générale du PCF de nous dire : « moi je sais », tout en se montrant proche de nous, avec nous ? Ce n’est pas forcément une mauvaise idée sur le plan de la communication - oublions un instant qu’il semble bien s’agir d’une tentative de tromperie -, mais l’exécution apparaît peu convaincante.
L’électeur que je suis éprouve un sentiment confus, paradoxal devant une telle affiche. Je suis certes heureux d’avoir pu identifier ce que je perçois comme une tentative de manipulation, mais parallèlement j’en viens presque à éprouver de la déception. Je suis déçu que la ficelle que l’on me destine soit si grosse. Je me sens presque insulté. Et je me dis vite qu’il faut nuancer : en définitive, la ficelle n’est grosse que lorsque l’on s’y penche. L’est-elle autant lorsque l’on se contente de passer rapidement devant l’affiche, sans s’arrêter, en y portant un regard distrait ? C’est pourtant ainsi que doivent la consommer la plupart des gens… C’est ainsi que je la consommais, moi-même, avant de la prendre en photo et de m’y intéresser un peu plus.
Je reconnais à l’affiche communiste cette qualité plus évidente : on y découvre une mixité ethnique, susceptible de toucher un large public français, dans sa diversité. Une mixité ethnique que S. Royal, parmi d’autres candidats, aurait peut-être aimé afficher, elle aussi. Je ne serais pas surpris d’apprendre que cette affiche du PCF (je veux dire : de la « gauche populaire et antilibérale ») est une des toutes premières affiches de campagne pour la présidentielle à aller si loin sur ce plan.
Un parti risqué pour le candidat… et pour la démocratie
Se montrer parmi le peuple est un art que les politiques sont tentés de pratiquer, sans doute surtout à gauche (je n’ai pas fait les comptes…). Mais cet art est pour moi très risqué en communication politique. Lorsque le peuple s’y voit mais ne peut s’y reconnaître, l’image - surtout l’image photographique - passe purement et simplement pour un mensonge, à tort ou à raison. Le mensonge d’une politique qui semble s’être placée au cœur de la foule uniquement pour la photo, faute d’avoir été suffisamment parmi eux pour qu’une bonne photo ait pu être prise, sans mise en scène (ou sans mise en scène apparente), à l’occasion de quelque manifestation. Comme cela semble être le cas pour S. Royal.
Se montrer proche du peuple dans le cadre d’une mise en scène, se faire tirer le portrait en sa compagnie, ce n’est pas forcément la meilleure façon d’apparaître en phase avec lui, tant s’en faut.
Cette mise en scène, cette apparence de mensonge, fort regrettable pour une telle affiche, cultive probablement, bien malgré elle, ce scepticisme que les peuples un peu partout dans le monde ont tendance à éprouver à l’égard des politiques. Moi aussi, en voyant l’affiche du PCF, bien que sachant la participation de M.-G. Buffet à tant de manifestations, je suis tenté de me dire - en ne considérant que l’image que l’on me tend - : « elle n’est pas sincère lorsqu’elle prétend bien nous connaître ; si elle a recours à la mise en scène, c’est peut-être qu’elle est peu souvent parmi nous, qu’elle n’est pas des nôtres. En outre, ce choix me montre qu’elle ne sait pas vraiment s’adresser à moi, ce qui tend à signifier la même chose : elle ne me connaît pas ».
Parmi les autres interprétations possibles, celles-ci figurent en bonne place : la candidate ne s’est pas entourée de bons communicants, ou bien elle n’a pas su refuser certaines des orientations qu’ils lui auront suggérées. S’il semble ainsi qu’elle s’entoure mal et/ou qu’elle ne prend pas les bonnes décisions, liées en l’occurrence à sa communication, ce n’est pas vraiment son aptitude à être ma candidate favorite (celle qui représente au mieux mes idées, qui me connait) mais son aptitude à être Présidente qui est écornée. Elle peut difficilement être ma candidate favorite si elle n’apparaît même pas crédible en tant que présidentiable.
À quel point les qualités de l’affiche du PCF, notamment sa mixité ethnique, compensent-elles ses maladresses ?
Notes :
- Ce billet est une nouvelle publication, avec de nombreuses retouches, d’une légende publiée une première fois en février dernier directement sur Flickr.com, sous une de mes photographies. Peu de temps après, le PCF a placardé de nouvelles affiches, sur lesquelles la candidate apparaît seule. C’est sans doute mieux comme ça… Parallèlement, sans être en mesure de l’expliquer, je constate que les deux dernières affiches du PS et de ses apparentés se concentrent également sur la représentation de la seule S. Royal, délaissant la figuration du peuple. (Ajout, 7/04/2007) Modification du paragraphe commençant par : “L’électeur que je suis éprouve un sentiment confus…”, pour compléter et affiner mon propos… [retour]
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2 commentaires sous ce billet :
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Tout d’abord pour vous dire que je trouve votre blog passionnant. Et j’aime beaucoup votre analyse sur la communication/signification de l’affichage politique officiel, ou non-officiel. Et concernant mes études en Sciences cognitives, j’ai étudié les effets néfastes de la redondance perceptive : le rouge, la foule, le peuple pour Mme Royal, ou bien le bleu, la campagne et le sourire pour M. Sarkozy, je me demande si ce martelage du signifiant ne conduit pas à une difficulté pour le récepteur à percevoir le signifié…
J’essaie actuellement de propulser mon blog qui parle entre autre du langage. Un petit “favorite this!” sur Technorati serait sympa !
Merci :-)
“j’ai étudié les effets néfastes de la redondance perceptive […] je me demande si ce martelage du signifiant ne conduit pas à une difficulté pour le récepteur à percevoir le signifié…”
Merci de votre message. Peut-on lire sur internet le fruit de votre étude ? Je vous invite à nous indiquer un lien précis, ça ne peut pas être mauvais pour la “propulsion” de votre blog…