La couverture médiatico-menaçante d’Agoravox

Publié le 29 mars 2007 (modifié le 10 janvier 2010) par Erwan

Les deux schémas et les textes composant le ‘message visuel’ de la couverture du 1er livre d’Agoravox.Deux schémas illustrent la couverture de « Présidentielle 2007, l’irruption des internautes dans la campagne », ce premier livre d’Agoravox auquel ont collaboré quelques-uns des rédacteurs du « média citoyen », sous la direction de Carlo Revelli (Éd. du Manuscrit). Leur examen est le point de départ d’une réflexion sur les médias et sur ses journalistes qui sont quelque part entre les revendications des citoyens blogueurs et les demandes de ceux qui les emploient…

Un livre-bilan sur la campagne, précocement issu du web

D’après la présentation qui en est faite sur le site agoravox.fr, l’ouvrage vise un double objectif : d’une part, « analyser et disséquer le mécanisme politico-médiatique qui a tenté d’imposer une bipolarisation de la vie politique tout en jouant, au gré des sondages, avec la notion de ‘troisième homme’ » ; d’autre part, il s’agit de « comprendre si les internautes, le cinquième pouvoir et le journalisme citoyen ont réellement influencé cette campagne présidentielle ».

Je ne vois rien à ajouter a priori à cette initiative citoyenne si ce n’est, peut-être, qu’elle se présente comme un élément de bilan de la campagne de 2007 en vue de l’élection présidentielle en France, alors que ladite campagne n’est pas encore terminée. Mais les responsables de cette publication ont leurs raisons de publier si tôt, au risque d’être incomplets. Je reviendrai sur ce point.

Mon propos n’est sûrement pas de condamner par avance cette publication, que je n’ai pas lue, et dont la parution me semble saine dans une démocratie telle que la nôtre. Non, il s’agit simplement d’observer comment les médias sont envisagés schématiquement sur la couverture de ce livre.

La curieuse illustration d’un livre théorique

Je regarde un instant la couverture dans son ensemble. Il y a beaucoup de texte, un logo Agoravox et des schémas. Il se dégage de l’ensemble une impression de sérieux ; l’ouvrage se présente comme théorique, ses considérations sont abstraites, conceptuelles, au moins en partie.

L’illustration retenue pour le cœur de cette couverture me semble intéressante à étudier, compte tenu du sujet, de la nature des auteurs (des journalistes et d’autres citoyens) et de l’actualité politico-médiatique. Considérons-là comme un « message visuel », c’est-à-dire comme un ensemble composé d’images mais aussi de textes.

La page de présentation du livre, sur le site agoravox.fr (détail).Je me permets d’isoler ces éléments de la couverture car sur la page de présentation du livre du site agoravox.fr, parallèlement à la reproduction complète de sa couverture, le message visuel considéré est reproduit ainsi, en grand. J’en déduis donc que le message peut être considéré seul, et même qu’on m’invite à le regarder plus en détail. Dont acte.

Deux fonctionnements médiatiques juxtaposés

Que vois-je ? Deux schémas triangulaires, surplombés chacun de ce qui semble être leur titre : respectivement « Médias 1.0 » et « Médias 2.0 ». Le jeu des couleurs et du positionnement des titres et des schémas m’invite à faire correspondre chacun des titres avec le schéma qui est placé sous lui. Nous appellerons donc le schéma de gauche (son titre y compris) « Médias 1.0 » et celui de droite « Médias 2.0 ».

Les deux schémas et les textes composant le ‘message visuel’ de la couverture du 1er livre d’Agoravox (grande taille, D.R.).

L’ensemble est souligné de près par une sorte de légende, rédigée en noir et en italique, s’étalant exactement en largeur avec la largeur occupée par l’ensemble des deux schémas. Je comprends que ce texte porte sur l’ensemble de la proposition (« Médias 1.0 » + « Médias 2.0 »). Sa forme est interrogative : « Les mass média contre les médias des masses ? ».

Les schémas « Médias 1.0 » et « Médias 2.0 » associent les mêmes symboles : un triangle, des flèches et des silhouettes, représentant les masses, à n’en pas douter.

Rotation, retournement et autres changements

Mais les deux combinaisons sont organisées très différemment. Dans « Médias 1.0 », le triangle sur lequel se structure le schéma est « posé » sur un côté. Les flèches, alignées suivant trois segments de droite, et partant de la pointe supérieure du triangle, indiquent trois directions divergentes.

Dans « Médias 2.0 », tout s’est renversé, ou presque. Le triangle ne semble plus « posé » sur un côté mais sur l’un de ses angles. Les silhouettes humaines, qui semblaient écrasées par le triangle bleu-violet dans « Médias 1.0 » sont maintenant au dessus de lui. Les masses dominent donc ce triangle renversé, qui est d’ailleurs devenu vert, je ne sais pourquoi. Enfin les trois séries de flèches, auparavant divergentes, sont maintenant convergentes.

Je complèterai cette description plus tard. Je fais un premier « point d’étape » sur ce que je comprends de ce message visuel : je l’interprète comme une tentative de représentation, par le rapprochement de ces deux schémas, d’une évolution médiatique importante.

Une évolution médiatique qui prend une forme révolutionnaire

Évolution, dans la mesure où la numérotation qui distingue les deux schémas est croissante. Avec son point et sa décimale, cette numérotation fait grandement penser à celle que l’on accole au nom de certains programmes informatiques. Récemment, cette numérotation a été retenue pour tenter de désigner des évolutions dans le monde du web ; on parle encore beaucoup aujourd’hui du « web 2.0 » [1].

L’évolution signifiée par cette numérotation apparaît importante. En informatique, passer d’une version « 1.0 » à une version « 2.0 », c’est souvent vouloir indiquer une progression significative, ou une nouveauté, qui dépasse la petite mise à jour de routine [2].

Le changement médiatique suggéré prend ici une forme impressionnante, toutes proportions gardées. Je songe, en comparant les schémas, à une évolution très importante, à une révolution. Je l’ai souligné : triangle renversé, changement de couleur… et les silhouettes humaines confortablement installée au-dessus du triangle. Elles semblent cette fois être à l’origine de ce qui est émis suivant les flèches. Au niveau du texte, on peut remarquer aussi le retournement de la formule d’inspiration anglo-saxonne « mass média » en une formule plus française : « médias des masses ».

Les masses émettrices, messagères plus efficaces ?

Tel est bien le changement le plus notable, si l’on délaisse un bref instant les considérations graphiques pour n’envisager que les considérations proprement médiatiques : le rôle plus actif et confortable d’émetteur pris par les masses, à la faveur d’un passage à une version « 2.0 ». Peut-on se faire une idée des raisons de cette prise de fonction d’émetteur ? Il est temps de compléter notre observation des schémas.

Ils présentent ça et là des nuances, des dégradés. Dans « Médias 1.0 », plus on descend, plus les flèches et (dans une moindre mesure) le triangle s’éclaircissent. Ce processus n’est pas exactement inversé dans « Médias 2.0 » : certes, le triangle vert gagne en densité au fur et à mesure que notre regard rejoint la pointe basse du triangle, mais le vert des petites flèches reste lui toujours aussi soutenu, de haut en bas.
Comment interpréter ces différences ? Dans « Médias 1.0 », je suis tenté de comprendre que l’information se dégrade, perd de sa substance ; elle tend à se confondre avec le néant blanc environnant le schéma. Peut-être une façon de laisser entendre que le message ne passe pas, qu’il n’est pas reçu ou pas accepté. Cette dégradation des flèches est peut-être l’expression d’une sorte de « résistance » des masses réceptrices aux messages qui lui parviennent sous cette forme. Autrement dit, le système ne fonctionne pas, ou ne fonctionne plus. Ce qui légitime la présence d’un schéma alternatif « 2.0 », qui se montre plus efficace s’agissant de transmettre des messages sans déperdition. Il fallait le voir…

Les Français parlent-t-ils aux Français ?

Bien sûr, nous ne pouvons demander à deux schémas de refléter le contenu de tout un livre, et nous nous garderons de juger l’ensemble de l’ouvrage à la seule lumière de sa couverture. Toutefois, certaines lacunes ou incohérences dont témoigne ce message visuel me semblent assez intéressantes à pointer.

Première lacune : le titre fait allusion à la campagne en vue de l’élection présidentielle de 2007 et à une « irruption des internautes ». Je m’étonne un peu que le message visuel considéré ne me parle que de « média(s) » et pas du tout de politique. Mais passons.

Deuxième lacune : dans « Médias 1.0 », je vois bien les masses mais je ne vois pas qui émet vers elles. Je vois les récepteurs mais pas les émetteurs. Il faut revenir à la présentation du livre pour comprendre, peut-être, qu’il s’agit des « forces vives » détentrices des médias et - mais ça on ne l’écrit pas plus qu’on ne le fait voir - de leur « suppôts » journalistiques. Peut-être a-t-on voulu signifier ce « mécanisme politico-médiatique qui a tenté d’imposer une bipolarisation de la vie politique » etc., dont on nous parle au titre du premier but du livre. Mais je ne vois rien de plus qu’une description très classique des médias de masse, en indiquant très très discrètement son efficacité faiblissante.

Troisième lacune (en écho à la première) : dans « Médias 2.0 », je vois les masses émettrices mais ne vois pas vers qui vont les informations émises. Les masses émettent enfin, mais curieusement elles ne semblent pas émettre vers les masses.

Le flou sur deux ou trois points

Voilà qui est vraiment curieux. Les « Médias 2.0 » n’auraient-ils pour vocation que d’être une réponse revancharde du berger à la bergère (des masses aux tenants des médias version 1.0) ? Ou s’agit-il pour les masses de prendre en charge leur propre information ? Dans ce dernier cas, la forme triangulaire telle que nous la voyons dans « Médias 2.0 » et la trajectoire convergente des flèches n’ont pas lieu d’être.

J’en viens à douter sur une autre question, en lien avec ce que je viens de souligner :

Le texte noir sous les schémas laisse planer le doute : « les mass média contre les médias des masses ? »… ou avec ? Pour Thierry Crouzet, journaliste, éditeur Web et auteur de l’un des articles du livre, la demande semble bien être celle d’une alternance : avec l’arrivée en force du « 5e pouvoir », il s’agit de retirer le pouvoir médiatique de quelques-uns pour qu’il ne soit plus véritablement question de pouvoir médiatique [3].

Une dernière question me taraude. Je l’ai dit, le livre dont nous regardons la couverture est l’œuvre de journalistes professionnels et de citoyens blogueurs, à l’instar des contenus d’agoravox.fr. Dans « Médias 1.0 », je suis tenté de placer les journalistes en haut, au nombre des émetteurs. Mais dans « Médias 2.0 », où dois-je maintenant situer les journalistes ? En haut, confondus désormais avec les masses ? En bas ? Nulle part ?

Le citoyen blogueur contre le journaliste ?

Que deviennent les journalistes face à l’expression émergeante du citoyen lambda grâce au web ? L’un des apports d’internet est qu’il permet aux internautes d’avoir une « audience » au sens large, à l’instar des journalistes. Rien là de très nouveau, c’était l’une des ambitions maîtresses de l’inventeur du web, Tim Berners-Lee.

La figure du journaliste est à la fois celle qui lui semble être le plus à la portée du citoyen et, plus sûrement, celle qui corresponde le plus à ce qu’il souhaite faire. Deux articles récents du Monde vont dans ce sens. Stéphane Mazzorato affirme que dans le profil des rédacteurs d’Agoravox, « tous se présentent comme journalistes indépendants » [4]. Dans un autre article, le même journaliste écrit qu’à la question : « les blogueurs ne rêvent-ils pas d’être journalistes ? », posée par un internaute lors des premières rencontres du 5e pouvoir (24 mars, Saint-Denis), tout le monde aurait répondu par l’affirmative [5].

Les schémas que nous regardons représentent une (r)évolution médiatique générale qui occulte celle des rapports entre journalistes et autres citoyens internautes. La question est pourtant assez centrale, inévitable et doit - on le suppose - intéresser les auteurs… Mais, répétons-le nous pour expliquer en partie cette absence, un simple schéma ne peut pas tout dire.

Le citoyen blogueur avec le journaliste ?

Côté journalistes, il y a internet et la menace des productions des internautes, certes ; on sait qu’elle pèse déjà sur les photographes professionnels. Mais par ailleurs, on le sait aussi, la situation de nombre de journalistes professionnels est bien plus complexe. Et sans nul doute, la revendication d’un droit à l’auto-information des citoyens, comme la publication précoce de ce livre (j’y reviens), viennent en partie de là. Citons Serge Maury dans l’hebdomadaire Marianne, en février :

« Ça gronde dans certaines rédactions […]. Et, dans les tréfonds d’une France profonde […], une sourde colère monte comme au lendemain du référendum européen. La raison de cette exaspération ? L’incroyable entreprise de lavage de cerveau, de propagande à sens unique et de manipulation à laquelle la population est soumise depuis plusieurs mois de la part d’un pouvoir médiatique, surtout audiovisuel, devenu quasi poutinien. D’abord il y a ce constat, incontournable : pour la première fois dans l’histoire de la République, la quasi-totalité des propriétaires de grand groupe de communication soutiennent le même candidat à l’élection présidentielle […]. » [6]

Voilà au moins un combat urgent où journalistes et « simples » citoyens se retrouvent : lutter contre ces manipulations médiatiques pré-électorales, dont nombre de journalistes ne sont que les outils, à leur corps défendant. Ces journalistes ont maille à partir avec leur déontologie ; ils ne veulent pas devenir des chargés de communication… Je peux le comprendre.

Rendez-vous après le temps des passions

Le temps est celui de la dénonciation citoyenne, de la résistance. Les graphiques sont conçus sous l’emprise d’une révolte partagée face au « lavage de cerveau » médiatique. Ils cherchent à refaire le monde, mais pas vraiment à montrer le monde une fois refait, du moins je l’espère. Le temps n’est apparemment pas venu d’avancer une proposition de réorganisation des médias, qui préciserait à la fois le nouveau rôle médiatique des citoyens et un repositionnement du rôle des journalistes. Ce n’est pas le propos, je dois l’admettre. Il n’est pas encore temps de combiner, d’organiser les uns par rapport aux autres, mais de menacer les vrais tenants actuels du pouvoir médiatique de changements qui les priveraient de leur pouvoir. Souvenons-nous une dernière fois du texte noir, qui demande s’il va falloir opposer les « médias des masses » au « mass média ».

Le temps de la campagne électorale n’est pas celui où l’on repense la société en général et les médias en l’occurrence ; c’est malheureusement, dans une large mesure, le temps des passions… Espérons tout de même qu’après l’élection nous pourrons rapidement penser de conserve et en bonne intelligence à un schéma « Médias 3.0 ».


Notes :
  1. Selon le journal français Libération, « Le terme ‘Web deux point zéro’ est apparu en 2003 lors d’une conférence organisée par la maison d’édition O’Reilly Média, spécialisée dans les nouvelles technologies. Par opposition à la première vague de l’internet, victime de l’éclatement de la bulle en 2000, le Web 2.0 suggérait alors une renaissance, avec une évolution des pratiques des internautes et l’apparition de nouveaux modèles économiques. ». Ailleurs sur la même page du journal, la variété des définitions de ce que recouvre le Web 2.0 a été soulignée, ainsi d’ailleurs que son caractère plus ou moins fumeux aux yeux de certains, qui n’y voient qu’un slogan. Un consultant, un peu perdu dans l’océan des définitions avancées, aurait fini par « se ranger à […] la plus compacte de Tim O’Reilly ». Le journal la traduit comme suit : « applications reliées entre elles qui accélèrent les effets de réseau ». Source : « Web 2.0 : le bon tuyau pour l’internet », Libération, 30 août 2006, p. 2. [retour]
  2. Dans le cas contraire, nous serions modestement passés d’une version « 1.0 » à une version « 1.1 », par exemple. [retour]
  3. Interview audio : « Qu’est-ce que le 5e pouvoir ? », Lemonde.fr, 26 mars 2007. [retour]
  4. « Des profils très différents sur Agoravox », Lemonde.fr, 26 mars 2007. [retour]
  5. « Agoravox a deux ans et célèbre le 5e pouvoir », Lemonde.fr, 26 mars 2007. [retour]
  6. Serge Maury, « La vérité sur la dictature médiatique », Marianne n°513, 17-23 février 2007, p. 6. [retour]

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Un commentaire sous ce billet :

  1. le fou le 10 septembre 2007, 17:20 :

    Bigre ! Quel article ! Vous me faites plaisir… Bougez pas, je repasse :)

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