Flickr et son interestingness : jeu de dupes? (2/2)
Publié le 11 janvier 2007 (modifié le 10 janvier 2010) par Erwan
Comment amène-t-on l’utilisateur de Flickr.com à prendre en compte l’algorithme d’« intérêt » (Interestingness) et dans le fond, pourquoi ? Je tente d’appréhender les ressorts stratégiques de cet algorithme ludique du côté de Yahoo!. Seconde partie.
Tandis que je jugeais opportun, en fin de première partie, de créer un système interne à Flickr facilitant la vente d’images, je tombe sur une autre interview des fondateurs de Flickr, toujours sur le site l’expansion.com, laissant comprendre une prise en compte plus sérieuse de cette question. Stewart Butterfield indique :
« Nous n’avons pas créé de système pour vendre ses photos sur Flickr. Mais la demande est là et nous y réfléchissons. De nombreux médias utilisent en effet Flickr pour chercher des images afin d’illustrer leurs articles ou leurs émissions et ils les achètent directement auprès des utilisateurs […]. Il serait envisageable d’avoir un système qui réduise les frictions. »
Un miroir aux reflets trompeurs
Mais avançons un peu, et demandons-nous maintenant à quel point cet algorithme d’intérêt est utile à Yahoo! au-delà de ce que j’ai mentionné dans la première partie. Partons, pour prolonger cette petite enquête, de l’interview que je viens d’indiquer, car elle nous permet aussi de dire deux mots du modèle économique déclaré de Flickr.
À la question : « Votre modèle économique a-t-il changé depuis votre arrivée chez Yahoo ? », Stewart Butterfield a répondu :
« Pas vraiment. Nous générons des revenus de plusieurs manières : grâce à des partenariats commerciaux avec Nikon et Nokia ; grâce aux liens publicitaires placés à côté des photos des utilisateurs ; et aussi avec notre interface de programmation (API) utilisée par des milliers de partenaires. Nous avons délivrés plus de 30.000 accès afin qu’ils puissent proposer des services additionnels (impression de photos ou d’albums, accès à partir de logiciels comme iPhoto ou Linux, des plug-ins pour navigateurs Internet, création de mashups…). Enfin, il y a les abonnements à notre service Pro qui offre un espace de stockage illimité sur Flickr. »
Je peux affirmer après tout cela, ce qui ne surprendra personne, que Yahoo! a intérêt à ce que Flickr accueille le plus grand nombre possible de visiteurs. Ces visiteurs sont autant de personnes susceptibles d’être intéressées par les comptes premium de Flickr, ou susceptibles d’être exposées à diverses publicités. Il faut donc que Flickr se montre sous son meilleur jour, notamment aux nouveaux venus, tout en allant aussi dans le sens des intérêts de Yahoo! et de ses annonceurs, en premier lieu Nikon ou Nokia.
Il me semble que l’algorithme d’intérêt est un outil qui sert tous ces intérêts sur Flickr. Il sert en premier lieu le site lui-même, à travers ce qu’il donne à voir des activités de sa communauté de détenteurs de compte :
- il permet de repérer et de mettre en avant nombres d’images parmi celles qui remportent le plus de succès. Ces images sont comme des petites « perles » qui permettent de présenter cet « écrin » qu’est le site sous son jour le plus avantageux, esthétiquement parlant ;
- les pages images « intéressantes » mise en avant par l’algorithme, ce sont souvent également celles qui portent le plus de traces d’activité sociale, notamment les commentaires [1]. De façon visible, elles convoquent les divers outils d’étiquetage proposés par Flickr en marge des photos. Au-delà de la seule dimension esthétique, ces pages image montrent tout ce qu’on peut faire avec (ou autour de) ses images sur le site ;
- parmi ces étiquettes sociales associées aux images « intéressantes », il y les commentaires, mais aussi les notes parfois apposées sur l’image même. Souvent élogieux, ces éléments retiendront l’attention du passionné d’image en quête d’une sympathique communauté partageant la même passion que lui. Flickr semble ainsi fournir, outre ses services de stockage et partage d’images, une communauté « partageuse » et sympathique au détenteur de compte potentiel.
L’algorithme d’intérêt ne sert pas uniquement ceux de Flickr. Dernièrement, un service « trouveur d’appareil » (Camera Finder) a été mis en place. Il permet de savoir quels sont les appareils numériques les plus utilisés par les détenteurs de compte, de voir leurs photos prises exclusivement avec l’un de ces appareils, et de se renseigner sur leurs caractéristiques et leur prix, grâce à… Yahoo! shopping. Dans cette rubrique Camera Finder, l’algorithme d’intérêt est utilisé pour mettre en avant les photos les plus « intéressantes » prises avec un modèle d’appareil donné. Cette utilisation particulière de l’algorithme, comme le service Camera Finder dans son ensemble, servent bien sûr les intérêts des fabricants d’appareils numériques, comme Nikon.
Mais l’algorithme ne tend-il pas aussi, dans ce contexte précis et par un tel pré-réglage, à entretenir l’illusion que Flickr est un service choisi par une communauté experte en photographie, utilisée comme caution ? Une communauté de passionnés qui utilise des appareils plus ou moins coûteux et produirait forcément des images « intéressantes » avec ?
Je ne conteste pas que le reflex Canon Eos 350D soit actuellement l’appareil le plus utilisé par la communauté Flickr. Canon en a énormément fait la publicité, en insistant sur l’amusement du photographe (« It’s playtime »). Mais que connaît le gros de ces utilisateurs à la technique et à l’art de la photographie ? La marque, le type « reflex », la taille de l’appareil et son prix ne seraient-ils pas considérés par certains consommateurs comme de l’« expertise en boîte » que l’on pourrait s’offrir, sous une forme technologique, et porter en partie en tant que signe ostentatoire d’une passion ? [2]
Tout comme l’habit ne fait pas le moine, l’appareil ne fait pas le photographe expert. Pour s’en convaincre, il suffit de changer un réglage dans le Camera Finder pour un appareil donné (nous en avons tout de même la possibilité) : passer de l’affichage des photos les plus « intéressantes » aux photos les plus récentes. Une fois ce changement effectué, vous serez alors devant ce qui fait certainement le plus gros des images sur Flickr…
Un algorithme à utiliser en connaissant ses travers
Le principe de l’algorithme d’intérêt est utile pour tenter de dégager de la masse des images certaines d’entre elles, qui dépassent l’intérêt d’un cercle assez étroit (famille, amis…), et peuvent ainsi s’adresser au plus grand nombre. Son côté ludique a quelque chose d’ingénieux s’agissant de provoquer l’ajout d’informations à des images, en vue de les décrire, de les (faire) commenter, de tenter de les (faire) évaluer, etc. Mais j’ose ici un embryon de critique de Flickr : le développement actuel de l’algorithme, tel qu’on peut l’appréhender à travers les résultats qu’il nous propose, et l’utilisation qui en est faite par Yahoo! me posent quelques problèmes…
L’algorithme d’intérêt provoque le placement, dans le musée-vitrine Explore de Flickr, d’images relevant souvent de ce que j’appelle volontiers l’”easy watching”. À savoir une photographie vite vue, dont les quelques qualités s’imposent d’un coup d’œil.Déjà, l’opacité dont on entoure cet algorithme tend à m’agacer, comme si on voulait me faire croire que ce n’est pas mes affaires. Pourtant, c’est bien d’une partie de ma vision du monde et de la photographie contemporaine via Internet dont il s’agit. Et comme on l’a vu, l’internaute a très souvent affaire au filtre de l’« intérêt » sur Flickr. Sans doute trop souvent, compte tenu des défauts que je lui prête avec un degré très variable de certitude.
Quels sont ces défauts ? L’algorithme me semble donner une vision déformée, orientée, stéréotypée de la photographie mondiale (ce problème a déjà été souligné, par exemple par un certain Greg, sur le site Ideas for Dozens). L’algorithme d’intérêt provoque le placement, dans le musée-vitrine Explore de Flickr, d’images relevant souvent de ce que j’appelle volontiers l’« easy watching » (comme on parle d’« easy listening » en musique). À savoir une photographie vite vue, dont les quelques qualités s’imposent d’un coup d’œil, presque à la même vitesse que le cliché a été pris (!). Une photographie illustrative, souvent consommable facilement et rapidement, sans qu’il soit nécessaire de s’y attarder. Par l’Explore et l’algorithme d’intérêt, les photographes amateurs sont tacitement invités à reproduire les mêmes types de « clichés », ce qui sert sans doute les intérêts de Yahoo!… Car aujourd’hui, la publicité s’affiche dans la phase de recherche d’image ou de groupes, et non sur les pages image, ni même sur les flux photo des détenteurs de compte. Yahoo n’a-t-il pas intérêt à ce que l’internaute contemple rapidement une image et aille vite en rechercher une autre ?
Une petite question se pose : une image intéressante est-elle nécessairement une image qui se voit vite ? Comment ne pas rappeler ici que bien des œuvres d’art réclament au minimum du temps (voire quelques connaissances préalables) pour que l’on puisse seulement commencer à en appréhender la valeur. C’est bien sûr également le cas pour de nombreuses œuvres photographiques [3]. Du coup, on est en position de se demander si l’algorithme n’a pas oublié beaucoup d’images intéressantes, qui demandent simplement un peu plus de temps d’observation pour être appréciées comme telles.
Ce problème est peut-être aussi celui du support écran, dont on sait déjà qu’il ne permet pas de lire facilement. Qu’en est-il de la « lecture » des images sur écran [4] ? En tout cas, à travers les images qu’il nous propose, on ne peut pas dire que l’algorithme d’intérêt nous incite souvent à une longue exploration de chaque image. Ainsi, tout comme Flickr ne permet pas nécessairement de faire des progrès en prise de vue, l’algorithme contribue sans doute d’une façon limitée à se forger une « culture photographique » au sens large.
Il est probable que l’algorithme d’intérêt donne surtout à voir des images sélectionnées par des gens qui n’ont pas toujours beaucoup de connaissances technico-artistiques. A contrario, il donne peut-être aussi une vision trompeuse des compétences de la grande majorité des auteurs-éditeurs, en privilégiant certaines images. Mais bien sûr, tout ceci demanderait à être vérifié par une étude très attentive.
Plus sûrement, l’algorithme d’intérêt induit son utilisateur en erreur s’agissant d’appréhender les centres d’intérêt véritables des photographes détenteurs de compte Flickr, souvent amateurs ; les tags les plus populaires en rendent sans doute mieux compte : mariage (wedding), fête (party), famille (family), anniversaire (birthday)…. Cependant, une autre raison du mystère qui entoure l’algorithme est probablement pour Yahoo! de se permettre, discrètement, une forte pondération de ce que l’« intérêt » devrait peut-être mettre au pinacle : les filles et la nudité, choses dont étrangement les tags populaires ne témoignent pas beaucoup, tout comme l’Explore. Cette remarque, que je ne suis pas le seul à formuler, est à rapprocher de l’ouverture, en ce début d’année 2007, du site Eroshare, qualifié par certains de « Flickr du porno ». On ne rencontre pas ces questions pour la première fois sur Internet…
Parallèlement aux images mêmes, sur le plan social, l’algorithme ne risque-il pas aussi de provoquer l’amère déception des internautes nouvellement détenteurs de compte ? Sur la base des quelques pages image que l’algorithme, si présent, leur a montrées, ils risquent de penser que les autres détenteurs de compte se ruent très souvent et massivement sous vos images pour y faire des commentaires dithyrambiques…
Que nous cache-t-on d’autre ? De quelles déformations, dissimulations ou manipulations se rend-on victime en utilisant Flickr et son algorithme d’intérêt, en partie au moins au nom du marketing ? Je suis conscient de poser ici beaucoup de questions et peu de vraies réponses. Mais à l’instar des mystères qui entourent le Page Rank, le manque de transparence d’un outil de recherche (tel que l’algorithme d’intérêt) est potentiellement générateur de soupçons. C’est d’ailleurs ce qu’a pu laisser comprendre dernièrement Jimmy Wales, co-fondateur de l’encyclopédie collaborative Wikipedia, à l’occasion de la présentation de son projet concurrent de Google, pour l’instant nommé Wikia Search (ou Wikiasari).
Notes :
- Précisons que les commentaires émanant de détenteurs de compte inscrits comme “contacts” de l’auteur de l’image seraient peu pris en compte par l’algorithme, selon un aveu de « SilentObserver » (alias Serguei Mourachov) sur Flickr. [retour]
- Dans le prolongement de cette remarque, sur Flickr, la référence de l’un de ces appareils n’est-elle pas du plus bel effet lorsqu’elle apparaît en marge des images, sous forme textuelle ou sous forme de logo (pour les appareils Nikon) ? Sans doute cette référence, que l’on peut choisir de faire apparaître ou non, fait-elle partie des nombreuses informations textuelles associées aux images et qui contribuent à les (faire) évaluer… sans bien les regarder. [retour]
- (Ajout du 26/01/2007) Nous pourrions envisager d’appliquer aussi à la photographie la citation suivante, dans laquelle il est question de l’intérêt de la seule peinture : « Dans une culture inondée d’images simplistes qui défilent à toute allure devant nous sur les écrans, s’exhibent à nous dans les magazines ou surgissent au-dessus de nous dans les rues de nos villes - images si grossièrement codées, si aisément lues qu’elles ne requièrent rien de nous que notre argent - regarder un tableau longtemps et avec attention peut nous permettre d’accéder à l’énigme de la vision elle-même, car il nous faut lutter pour découvrir le sens de l’image que nous avons devant nous ». Siri Hustvedt, « Les mystères du rectangle, essais sur la peinture » (traduit de l’anglais par Christine Le Bœuf), Actes Sud. Passage cité par Philippe Dagen dans le supplément « Des livres » du journal Le Monde, 19 janvier 2007, p. 10. [retour]
- Ajout, 16/06/2009 : un billet plus récent du présent blog contribue à répondre à cette question : « L’autre peur de la page blanche ». [retour]
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Ces articles sont remarquables et bien documentés… Explore et Interestingness sont pour moi aussi des mystères… même si j’ai compris certaines “ficelles” pour booster mes photos !
Dans ce groupe, des Flickrnautes parlent de Flickr : http://www.flickr.com/groups/w.....risflickr/
(son administrateur fait un travail de recherche sur le sujet) [repost]
Merci Catherine pour ton message et notamment pour ton lien. Je suis certain que je ne serai pas le seul à aller consulter ce groupe… ;-) [repost]
On peut aussi imaginer d’autres modes d’utilisation de Flickr que la course à l’interestingness. Notre projet “PhotosNormandie” sur Flickr est destiné à améliorer les légendes des photos libres de droits du fonds “Archives Normandie” sur la Bataille de Normandie. Il s’appuie sur l’aspect collaboratif et la récupération partielle des informations IPTC des images, en sorte que pour nous, Flickr n’est qu’un outil permettant de progresser dans la “redocumentarisation” de ce fonds d’images.
Ce projet est ouvert à tout contributeur souhaitant partager ses connaissances et informations et participer ainsi à la valorisation de ce fonds.
Une description du projet est disponible ici:
http://www.flickr.com/people/photosnormandie/
Les photos sont ici:
http://www.flickr.com/photos/photosnormandie/
Bien cordialement
PP [repost]
Bonjour Patrick, et merci de votre message. Je suis tout à fait d’accord avec vous. J’ai assez longuement focalisé mon attention sur l’interestingness, car il m’a semblé que sa présence et son fonctionnement méritaient réflexion, mais vous avez raison de souligner que sa logique et son utilisation ne sont pas incontournables. Et les remarques que j’ai pu formuler ne valent pas condamnation de Flickr dans son ensemble! D’ailleurs, à titre personnel je laisse pour l’instant mes propres photographies sur Flickr… Comme je le précisais dans le billet “Flickr: autour des photos, le jeu de société”, il est tout à fait possible d’utiliser Flickr sans jouer à ce jeu. Vous n’avez manifestement pas besoin de ce genre de motivation pour ajouter des informations à vos images… [repost]
http://www.iconique.net/flickr.....e-societe/
- Pour information (dernière mise à jour ce ce commentaire le 25/09/2007), longue discussion sur l’Explore et l’interestingness entre membres francophones ici :
http://www.flickr.com/groups/f.....244071003/
ou encore ici à propos des apports de Flickr aux détenteurs de compte : http://www.flickr.com/groups/f.....457594942/
- On parle aussi de tout ça chez Courambel sur Ipernity :
http://www.ipernity.com/blog/courambel/20017