Dexter : délicieux malaise au générique
Publié le 23 juin 2009 (modifié le 25 avril 2010) par Erwan
Après Desperate Housewives (2004), intéressons-nous à un générique plus récent, celui de Dexter (2007). Sur la suggestion d’un blogueur, l’approche se fait ici selon le prisme d’une figure de rhétorique : l’oxymore.
Revoir l’interminable générique de la série télévisée Dexter (1’46) reste un vrai plaisir, et un plaisir grandement partagé ; on en trouve facilement quelques échos dans la blogosphère. À la lecture de l’un de ces commentaires, une remarque retient mon attention :
« Je crois que je définirais cette série par un procédé de rhétorique : l’oxymore. En effet toute la série joue sur des paradoxes que ce soit la musique “caliente”/ salsa à un design sonore oppressant, la chaleur de Miami et le tueur au camion frigorifique, un expert judiciaire le jour et un serial killer la nuit… On peut continuer ainsi longuement. » [1].
Intéressante idée que d’envisager Dexter comme un vaste exercice de style. Je savais déjà, depuis peu, que les séries télévisées constituaient une matière intéressante pour un professeur de philosophie [2], mais elles pourraient également inspirer les profs de Français (a fortiori lorsqu’il s’agit, comme ici, de l’adaptation d’un roman)… L’un des aspects les plus réussis du générique, pour s’en tenir à lui, est cette interprétation de l’ordinaire d’un Américain pas comme les autres, tendue à souhait entre routine rassurante et inquiétante étrangeté.
L’ennemi du petit déjeuner
Je suis ainsi tenté de voir cette œuvre de l’agence Digital Kitchen un peu comme un arc, et la série proprement dite comme une flèche. L’arc-générique, avec sa corde-oxymore qui se bande peu à peu, serait là pour que la flèche-série puisse être décochée au mieux et aille frapper sa cible : le téléspectateur. À l’appui d’une telle image (qui vaut ce qu’elle vaut), le fait que le générique nous montre le personnage principal se préparant à sortir, un peu comme une flèche qu’on sortirait du carquois.
Non, ce qui est plus neuf et inquiétant, c’est de deviner, à travers ces gestes quotidiens, ceux d’un meurtrier exceptionnellement polyvalent, et aussi de constater que ces gestes-là sont les siens. Pas ceux d’un tiers. Et pas non plus la reconstitution de gestes d’un autre par un quelconque scientifique propret.
La corde-oxymore pourrait ressembler au « fil rouge » du générique. Et ce fil rouge, c’est à peu de choses près… le rouge. Le rouge, omniprésent, qui relie les faces publique et privée, médico-légale et criminelle, a priori inconciliables, de Dexter. Attention à ne pas trop vite associer le rouge seulement à l’étrange et inquiétante « serial-killeritude » (pardon de cette ségolènerie) du personnage central. Le sang, n’est-ce pas d’abord le quotidien professionnel de ce Dexter Morgan (Michael C. Hall), le Monsieur-analyse-de-sang de la police de Miami ? Toutefois, si nous sommes déjà clairement éloignés, rien qu’avec le Dexter public, de la vie de téléspectateurs ordinaires, en rester là, ce pourrait être en rester au quotidien déjà vu et revu des Experts de Las Vegas (CSI), par exemple. Or on le voit bien dès le générique, Dexter, ce n’est pas du réchauffé !
Non, ce qui est plus neuf et inquiétant, c’est de deviner, à travers ces gestes quotidiens, ceux d’un meurtrier exceptionnellement polyvalent, et aussi de constater que ces gestes-là sont les siens. Pas ceux d’un tiers. Et pas non plus la reconstitution de gestes d’un autre par un quelconque scientifique propret. Certes, ça commence relativement doucement : applatir un moustique, ça passe comme une lettre à la poste, a fortiori dans une ville comme Miami ; et rien de plus banal pour un homme que de devoir soigner une petite coupure matinale ; là-dessus, on passe l’éponge facilement [3]. Mais il y a tout le reste…
La tentation est grande de séparer la forme et le fond, pour mieux comprendre la mécanique. Les gros plans nous placent au plus près des actes de Dexter. Souvent filmés au niveau des objets voire en contre-plongée, ils concentrent et exacerbent la puissance, la violence de gestes banals. Certains passages, tournés au ralenti et en très haute définition — comme on filme des sportifs ou des animaux en pleine chasse — contribuent à une lecture différente de ces gestes anodins [4]. L’ordinaire est ici filmé de façon extraordinaire, comme un moment rare [5]. Mais le dénominateur commun, ce n’est pas seulement les ustensiles, le café, et tout le petit déjeuner. C’est aussi, sur le fond, une certaine cruauté : envers ces êtres vivants que sont le moustique, ou encore ce porc qui finit dans la poële. Dexter n’est pas si différent de nous ; il ne fait que pousser le bouchon plus loin… Ses actes intimes semblent nous dévoiler un penchant, une déviance mortifère. Mais cette déviance ne coïncide-t-elle pas avec notre nature profonde ? On a découvert récemment de quoi penser que les premiers Européens étaient des cannibales [6]…
Que faire de nos soupçons ?
Souvenons-nous, au début, de ce dard de moustique qui tente une percée dans la peau de Dexter et, non loin de la fin, de cette clé qui sort de la serrure. Entrée et sortie. Entre-temps, si nous ne sommes pas parvenus à nous glisser dans la peau de Dexter (dans le sillage du téméraire moustique), le générique nous a néanmoins placé dans l’intimité de ce personnage suspect. Tandis que la caméra se décide enfin à faire le point sur le visage de Dexter, au terme du générique nous sommes simultanément plongés dans le flou, dans de lourds questionnements. Troublante netteté que voilà. Malgré sa « beaugossité » (non, ce n’est pas une Ségolènerie, c’est du Jamel Debbouze) et son t-shirt immaculé, le personnage semble en fait assez peu clean.
Que faire de ce que nous avons découvert ? Que faire de ce qui n’est encore qu’une supposition, un soupçon ? Et le générique de nous laisser avec ce doute coupable, hitchcockien ; avec ce plan final sur l’appartement de Dexter, ce lieu maudit où nos doutes sont apparus, tandis que celui-ci sort du cadre. Si de toute son intimité découverte transpire — gicle — sa nature de tueur, quid de son comportement en public ? Nous voulons déjà en savoir plus sur ce personnage.
Ce qui s’annonce particulièrement piquant, c’est que s’il s’agit d’un tueur, ce tueur-là semble être — énième oxymore — un habile maladroit. Pas de problème pour préparer des œufs brouillés au ketchup (au fait, est-ce bien du ketchup ?) ou pour faire le café façon petit Grégory. Mais il y a cette coupure au rasage qui fait désordre. Et qui nous rappelle aussi ce logo rouge, « Dexter », aux lettres certes globalement bien dessinées, mais avec quand même de belles « bavures »… Un Dexter non seulement tordu, mais également un peu gauche par moments [7] ? Ajoutons que ces petits travers contribuent à créer une sorte d’empathie entre le personnage — qui s’annonce vulnérable, imparfait, humain — et nous. Un sympathique tueur en série ? Tremblons pour lui, tremblons pour nous et pour les autres, tremblons délicieusement [8].
Notes :
- Source : eckta, « Dexter, un générique qui tue », blog Heert, 23/05/2007. La piste de l’oxymore, on en trouve aussi la trace du côté du New York Times, au début d’un article : [ANG] Sean Mitchell, « So he’s a serial killer? A guy needs a hobby », New York Times, 01/10/2006. [retour]
- Thibaut de Saint Maurice a publié récemment le livre Philosophie en séries (éd. Ellipses), dans lequel l’étude de treize séries télévisées aide le lycéen à trouver l’illustration de certains concepts. Interviewé sur France Inter (émission J’ai mes sources avec Colombe Schneck, 17 juin 2009 ; écouter tant que c’est encore possible le document audio proposé en haut à droite de la page, à partir de 13’15), l’auteur pense que le succès de nombreuses séries est lié en partie au fait qu’elles nous parlent de nos grands problèmes existentiels. S’agissant de Dexter, la question abordée est : peut-on se faire justice soi-même ? [retour]
- À tel point qu’on ne voit jamais la trace de cette coupure sur le visage de Dexter, plus loin dans le générique… [retour]
- Source : [ANG] Gordon, « An Emmy! Congratulations Digital Kitchen », Vision Research Focus Newsletter, 24/10/2007. [retour]
- Je note au passage que contrairement au générique de Desperate Housewives, les auteurs prennent ici le soin de partir du quotidien, pour emmener le téléspectateur ailleurs. [retour]
- Source : M.P., « Les premiers Européens étaient-ils cannibales ? », Le figaro-AFP, 22/06/2009. [retour]
- En latin, dexter signifie « droit ». [retour]
- (Ajout, 07/07/2009) Dans un genre voisin et peut-être plus subtil, voir ou revoir le générique de la série Twin Peaks (David Lynch,1990-91. [retour]

Billets du blog | 11 commentaires sous ce billet :
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Excellent billet ! Cette analyse doit probablement être au plus proche du message qu’à voulu transmettre l’agence créatrice.
Merci de votre commentaire et de votre compliment, Matthieu.
quel style ! quelle analyse !
Je regarde Dexter depuis un moment déjà, et j’ai récemment repris quand je me suis rendu compte de la sortie de nouvelles saisons. J’ai été fasciné - non plus que cela - troublé par les echos ressentis au visionnage de la série et du générique. La série elle même m’a même (et ça peut paraître au premier abord inquiétant) aidé dans un travail personnel d’introspection et d’acceptation de soi. Ce n’est pas là le sujet principal de mon billet, je rectifie donc le tir sur le Générique:
Un savant mélange de violence, de froide précision prédatrice, de vie et de mort intimement liés (le sang ou ses représentations, l’oeuf - symbole de la naissance - réduit à en charpie par les habiles coups de couteau) mais il manque quelque chose, n’est ce pas ? Et je me plais à penser que ce générique possède, en plus de ces caractères divers, un caractère érotique, même puissament sexuel - associé à la violence, la vie et la mort - qui échappe trop souvent à nos visions conscientes et nous attire irrésistiblement dans ce générique ci. Premier plan, nous voici spectateurs du trépas d’un moustique, mais pas à n’importe quelle place; la place d’un spectateur intime, d’un(e) amant(e) presque en réalité, Dexter est au lit, il s’éveille juste. Vient la toilette, l’image floue de Dexter dans le miroir, le contact sensuel de la crème de rasage et le bruit atrocement réel du rasoir nous place là aussi dans une intimité spectatrice qui n’est qu’un prélude à la suite. Le repas du prédateur fait davantage monter cette torride tension subconsciente: gros plan sur des lèvres, des doigts, des gestes précis et brutaux, saccadés, là encore que d’appels nous lance ce générique ! La force et la vigueur sont illustrées rapidement dans le plan suivant, lorsque Dexter filtre son café, pour là aussi renforcer cette image. Et comment louper l’allusion hautement suggestive de l’orange sanguine qu’il découpe avec lenteur puis presse avec force - écrase même - sur le presse agrumes; ni plus ni moins que l’acte sexuel en lui même, le déflorage de la femme par l’homme viril ! Un crescendo qui n’en finit pas avec la scène qui suit: fil dentaire et lacets, illustrant par là et des pratiques sexuelles plus courantes que ce qu’on imagine (menottes, bondage, …) et un lien physique à son extrème tension - entre l’homme et la femme - allant jusqu’à l’orgasme, pour finir en beauté avec l’image du mâle repu de plaisir, qui s’étire, s’habille et file au travail !
Merci de votre commentaire, effectivement un peu inquiétant par moments, mais bon. Je ne suis pas certain de partager complètement cette interprétation. Ce que je trouve très juste, c’est cette grande intimité du spectateur avec Dexter (un inconnu, du moins lors du visionnage des premiers épisodes), dès le générique. Nous sommes véritablement inoculés dans l’univers privé d’un être aux moeurs curieuses, inquiétantes ; on ne se fait pas du mauvais sang, on baigne littéralement dedans…
à mon avis, vu le lieu de l’intrigue, la consistance de la tache, et le reste, je pense que la sauce rouge mangé avec l’oeuf c’est du tabasco et non du ketchup. Ce qui n’enléve rien à la belle analyse précédente.
Élémentaire, mon cher ackman ;-)
Toutes vos hypothèses m’intéressent beaucoup, car il est vrai que je me suis sentie comme, perturbée, en essayant de comprendre le message que l’on cherche à nous faire passe par ce générique.
Je pensais, comme beaucoup je pense, qu’il s’agissait ici de faits tout à fait banales mais qui rappellent en même temps le côté ” monstre ” de Dexter ( il tue le moustique, se coupe la joue en se rasant, là joue qui est l’endroit par lequel il prélève le sang de ses victimes en guise de trophée, etc… ). Mais, à ma grande surprise, personne n’a cité un certain épisode, dans la deuxième saison, où, après avoir cru être démasqué, se décide à profiter de la vie par les moindres gestes. On l’on voit, entre autre, des passages de ce générique. Mais était il conçu dans ce but ? Montrer que ces petits instants innocents sont nécessaires à notre bonheur ?
Je n’ai pas le souvenir de cet épisode particulier, mais vous faites bien de le citer. On peut supposer également que les scénaristes aient simplement voulu faire un clin d’oeil au générique dans la 2e saison.
À propos du moustique, j’en profite pour préciser que son rôle peut être l’annonce d’une série dont l’intrigue se situe en Floride. Les moustiques y sont une plaie ordinaire, plus particulièrement dans les Everglades. Un parallèle est peut-être à faire entre le conseil aux touristes : “Les moustiques sont particulièrement redoutables, surtout le soir en été.” et cet autre conseil aux touristes : “Il faut éviter de traîner le soir dans le Downtown et dans les quartiers chauds […]”. Pas forcément vecteur de bonheur, donc, mais aussi de désagréments voire de maladies…
http://www.routard.com/guide/f.....curite.htm
Bonjour ! J’ai trouvé ce billet très intéressant voire passionnant. Cependant je trouve que ‘lon ne fait pas assesz allusion à la musique, or j’ai appris dans un générique avant même le message a comprendre, a faire le rapprochement entre l’image et la musique.
Cette petite tonalité a conssonance presque cubaine pour moi représente le lieu de l’action, miami. Ensuite le fait d’intégrer les son, cmme la frappe du moustique, le rasoir, le café etc montre bien la volonté de lier son et image.
Personnellement je trouve que la musique est mystérieuse et représentative de Dexter. De plus l’ajout d’instrument au fur et à mesure du générique en plus du crescendo amènent à l’intrigue et surtout avec le moment ou il s’en va de chez lui, la musique colle parfaitement dans le seul but que le spectateur se disent : mais que va t’il faire ?
enfin bref ce n’est qu’une vision des choses ^^
j’adore ce générique tout simplement
Boujour,
Vous avez raison d’insister comme vous le faites sur la musique de ce générique. Tout ce que je peux ajouter, c’est que j’avais trouvé sur Internet un rapprochement fait par quelqu’un entre la musique du générique de Dexter et celle du thème principal d’un jeu vidéo.