Dexter : délicieux malaise au générique
Publié le 23 juin 2009 (modifié le 23 janvier 2010) par Erwan
Après Desperate Housewives (2004), intéressons-nous à un générique plus récent, celui de Dexter (2007). Sur la suggestion d’un blogueur, l’approche se fait ici selon le prisme d’une figure de rhétorique : l’oxymore.
Revoir l’interminable générique de la série télévisée Dexter (1’46) reste un vrai plaisir, et un plaisir grandement partagé ; on en trouve facilement quelques échos dans la blogosphère. À la lecture de l’un de ces commentaires, une remarque retient mon attention :
« Je crois que je définirais cette série par un procédé de rhétorique : l’oxymore. En effet toute la série joue sur des paradoxes que ce soit la musique “caliente”/ salsa à un design sonore oppressant, la chaleur de Miami et le tueur au camion frigorifique, un expert judiciaire le jour et un serial killer la nuit… On peut continuer ainsi longuement. » [1].
Intéressante idée que d’envisager Dexter comme un vaste exercice de style. Je savais déjà, depuis peu, que les séries télévisées constituaient une matière intéressante pour un professeur de philosophie [2], mais elles pourraient également inspirer les profs de Français (a fortiori lorsqu’il s’agit, comme ici, de l’adaptation d’un roman)… L’un des aspects les plus réussis du générique, pour s’en tenir à lui, est cette interprétation de l’ordinaire d’un Américain pas comme les autres, tendue à souhait entre routine rassurante et inquiétante étrangeté.
L’ennemi du petit déjeuner
Je suis ainsi tenté de voir cette œuvre de l’agence Digital Kitchen un peu comme un arc, et la série proprement dite comme une flèche. L’arc-générique, avec sa corde-oxymore qui se bande peu à peu, serait là pour que la flèche-série puisse être décochée au mieux et aille frapper sa cible : le téléspectateur. À l’appui d’une telle image (qui vaut ce qu’elle vaut), le fait que le générique nous montre le personnage principal se préparant à sortir, un peu comme une flèche qu’on sortirait du carquois.
Non, ce qui est plus neuf et inquiétant, c’est de deviner, à travers ces gestes quotidiens, ceux d’un meurtrier exceptionnellement polyvalent, et aussi de constater que ces gestes-là sont les siens. Pas ceux d’un tiers. Et pas non plus la reconstitution de gestes d’un autre par un quelconque scientifique propret.
La corde-oxymore pourrait ressembler au « fil rouge » du générique. Et ce fil rouge, c’est à peu de choses près… le rouge. Le rouge, omniprésent, qui relie les faces publique et privée, médico-légale et criminelle, a priori inconciliables, de Dexter. Attention à ne pas trop vite associer le rouge seulement à l’étrange et inquiétante « serial-killeritude » (pardon de cette ségolènerie) du personnage central. Le sang, n’est-ce pas d’abord le quotidien professionnel de ce Dexter Morgan (Michael C. Hall), le Monsieur-analyse-de-sang de la police de Miami ? Toutefois, si nous sommes déjà clairement éloignés, rien qu’avec le Dexter public, de la vie de téléspectateurs ordinaires, en rester là, ce pourrait être en rester au quotidien déjà vu et revu des Experts de Las Vegas (CSI), par exemple. Or on le voit bien dès le générique, Dexter, ce n’est pas du réchauffé !
Non, ce qui est plus neuf et inquiétant, c’est de deviner, à travers ces gestes quotidiens, ceux d’un meurtrier exceptionnellement polyvalent, et aussi de constater que ces gestes-là sont les siens. Pas ceux d’un tiers. Et pas non plus la reconstitution de gestes d’un autre par un quelconque scientifique propret. Certes, ça commence relativement doucement : applatir un moustique, ça passe comme une lettre à la poste, a fortiori dans une ville comme Miami ; et rien de plus banal pour un homme que de devoir soigner une petite coupure matinale ; là-dessus, on passe l’éponge facilement [3]. Mais il y a tout le reste…
La tentation est grande de séparer la forme et le fond, pour mieux comprendre la mécanique. Les gros plans nous placent au plus près des actes de Dexter. Souvent filmés au niveau des objets voire en contre-plongée, ils concentrent et exacerbent la puissance, la violence de gestes banals. Certains passages, tournés au ralenti et en très haute définition — comme on filme des sportifs ou des animaux en pleine chasse — contribuent à une lecture différente de ces gestes anodins [4]. L’ordinaire est ici filmé de façon extraordinaire, comme un moment rare [5]. Mais le dénominateur commun, ce n’est pas seulement les ustensiles, le café, et tout le petit déjeuner. C’est aussi, sur le fond, une certaine cruauté : envers ces êtres vivants que sont le moustique, ou encore ce porc qui finit dans la poële. Dexter n’est pas si différent de nous ; il ne fait que pousser le bouchon plus loin… Ses actes intimes semblent nous dévoiler un penchant, une déviance mortifère. Mais cette déviance ne coïncide-t-elle pas avec notre nature profonde ? On a découvert récemment de quoi penser que les premiers Européens étaient des cannibales [6]…
Que faire de nos soupçons ?
Souvenons-nous, au début, de ce dard de moustique qui tente une percée dans la peau de Dexter et, non loin de la fin, de cette clé qui sort de la serrure. Entrée et sortie. Entre-temps, si nous ne sommes pas parvenus à nous glisser dans la peau de Dexter (dans le sillage du téméraire moustique), le générique nous a néanmoins placé dans l’intimité de ce personnage suspect. Tandis que la caméra se décide enfin à faire le point sur le visage de Dexter, au terme du générique nous sommes simultanément plongés dans le flou, dans de lourds questionnements. Troublante netteté que voilà. Malgré sa « beaugossité » (non, ce n’est pas une Ségolènerie, c’est du Jamel Debbouze) et son t-shirt immaculé, le personnage semble en fait assez peu clean.
Que faire de ce que nous avons découvert ? Que faire de ce qui n’est encore qu’une supposition, un soupçon ? Et le générique de nous laisser avec ce doute coupable, hitchcockien ; avec ce plan final sur l’appartement de Dexter, ce lieu maudit où nos doutes sont apparus, tandis que celui-ci sort du cadre. Si de toute son intimité découverte transpire — gicle — sa nature de tueur, quid de son comportement en public ? Nous voulons déjà en savoir plus sur ce personnage.
Ce qui s’annonce particulièrement piquant, c’est que s’il s’agit d’un tueur, ce tueur-là semble être — énième oxymore — un habile maladroit. Pas de problème pour préparer des œufs brouillés au ketchup (au fait, est-ce bien du ketchup ?) ou pour faire le café façon petit Grégory. Mais il y a cette coupure au rasage qui fait désordre. Et qui nous rappelle aussi ce logo rouge, « Dexter », aux lettres certes globalement bien dessinées, mais avec quand même de belles « bavures »… Un Dexter non seulement tordu, mais également un peu gauche par moments [7] ? Ajoutons que ces petits travers contribuent à créer une sorte d’empathie entre le personnage — qui s’annonce vulnérable, imparfait, humain — et nous. Un sympathique tueur en série ? Tremblons pour lui, tremblons pour nous et pour les autres, tremblons délicieusement [8].
Notes :
- Source : eckta, « Dexter, un générique qui tue », blog Heert, 23/05/2007. La piste de l’oxymore, on en trouve aussi la trace du côté du New York Times, au début d’un article : [ANG] Sean Mitchell, « So he’s a serial killer? A guy needs a hobby », New York Times, 01/10/2006. [retour]
- Thibaut de Saint Maurice a publié récemment le livre Philosophie en séries (éd. Ellipses), dans lequel l’étude de treize séries télévisées aide le lycéen à trouver l’illustration de certains concepts. Interviewé sur France Inter (émission J’ai mes sources avec Colombe Schneck, 17 juin 2009 ; écouter tant que c’est encore possible le document audio proposé en haut à droite de la page, à partir de 13’15), l’auteur pense que le succès de nombreuses séries est lié en partie au fait qu’elles nous parlent de nos grands problèmes existentiels. S’agissant de Dexter, la question abordée est : peut-on se faire justice soi-même ? [retour]
- À tel point qu’on ne voit jamais la trace de cette coupure sur le visage de Dexter, plus loin dans le générique… [retour]
- Source : [ANG] Gordon, « An Emmy! Congratulations Digital Kitchen », Vision Research Focus Newsletter, 24/10/2007. [retour]
- Je note au passage que contrairement au générique de Desperate Housewives, les auteurs prennent ici le soin de partir du quotidien, pour emmener le téléspectateur ailleurs. [retour]
- Source : M.P., « Les premiers Européens étaient-ils cannibales ? », Le figaro-AFP, 22/06/2009. [retour]
- En latin, dexter signifie « droit ». [retour]
- (Ajout, 07/07/2009) Dans un genre voisin et peut-être plus subtil, voir ou revoir le générique de la série Twin Peaks (David Lynch,1990-91. [retour]
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Excellent billet ! Cette analyse doit probablement être au plus proche du message qu’à voulu transmettre l’agence créatrice.
Merci de votre commentaire et de votre compliment, Matthieu.