Devant le logo de France Télévisions (2/2)

Publié le 11 décembre 2007 (modifié le 16 novembre 2009) par Erwan

Illustration à partir d'une capture d'une animation Flash de présentation de la grille des programmes 2007-2008. On peut y voir le logo du groupe, dans une version animée (D.R.).« J’aimerais bien savoir ce que les graphistes de France Télévisions avaient dans la tête lorsqu’ils ont créé les logos en forme de trapèze ». Après plus de deux mois d’absence des ondes, je termine ma tentative de réponse à cette question de CyrilusOne. Seconde partie.

Première partie, ici.

Le dépassement du problème de l’écran public

D’abord l’idée de « lien » ou de « relation d’échanges ». Rappelons avant toute chose qu’un téléviseur peut être perçu de façon paradoxale par le téléspectateur : à la fois comme une « fenêtre », lui permettant de recevoir des programmes ; et au contraire comme un « mur », lui interdisant de réagir aux programmes proposés. La télévision est ce mass media qui, dans son principe technique, peut être légitimement perçu comme à demi frustrant.

Un tel média pourrait, par exemple, être graphiquement représenté par un cadre plat, frontal (cf. le logo de TF1 par exemple). Sous-entendu : les émetteurs d’un côté, les récepteurs de l’autre, point. Mais il peut sembler délicat de faire d’une telle représentation la base d’un nouveau logo pour le groupe France Télévisions, qui n’est pas un acteur comme les autres dans le PAF. Ceci dit, outre la publicité qu’il nous impose sur ses chaînes (comme sur les autres), le groupe est surtout connu pour exiger le paiement d’une redevance. Pour le reste, sa différence ou sa valeur ajoutée d’organe public est parfois difficilement cernée [1].

Une demi frustration que l’on paierait, et pour à peu près le même résultat que les chaînes privées [2] ? Côté récepteur-contribuable, le compte n’y est pas. Heureusement, la communication vient au secours de France Télévisions (!). L’astuce consiste notamment à tenter de « redorer le blason» de l’audiovisuel public en renouvelant aussi, à travers son image, celle du média télévision.

Concrètement (graphiquement), une idée simple mais excellente : sur le logo du groupe, les écrans sont mis en perspective. Je suis d’abord surpris par une telle idée ; voir un écran de biais, cela me fait penser à une mauvaise place. Mais l’idée a le mérite de retenir mon attention, et elle s’avère potentiellement riche de sens ; je n’en finis pas de lui trouver de l’intérêt.

On peut par exemple penser qu’il nous est proposé de franchir une grande porte à plateau circulaire, comme on en trouve à l’entrée de certains grands bâtiments. Pour entrer, il faut s’engager sur le plateau tournant, entre deux panneaux. Ainsi présenté, l’écran n’est plus du tout ce « mur » frustrant. C’est un fin panneau, qui se laisse facilement contourner, dépasser.

Ces écrans défilent et pivotent devant nous, parmi nous ; ce sont des objets flottant que l’on partage, comme des esthètes autour d’un mobile de Calder. Ou comme on partagerait la chaleur et le spectacle d’un feu, autour dudit feu. Je peux voir l’écran de tous côtés. Je crois comprendre ici que personne n’a le monopole d’une des faces. Je crois comprendre que les gens du groupe sont aussi des téléspectateurs, des Français, comme moi.

Certes, ces écrans s’ouvrent sur du néant, mais sur un néant éloquent ; un néant qui me dit qu’il n’a rien à cacher. Confiance. Ce néant est un espace mutuel, partagé. L’idée de lien ou d’échange vient de ce que nous partageons le même espace, nous sommes une seule et même communauté.

La diversité dans la cohérence,
quadrature du cercle démocratique

On croirait pouvoir se saisir d’un de ces écrans du logo, comme on attraperait un livre sur un présentoir rotatif, dans une librairie. Ce logo peut ainsi suggérer non seulement le partage, mais aussi une ambition culturelle et d’invitation à la découverte, bien complétée par l’impression d’une vision fragmentaire, de la représentation d’un mouvement incomplet.

Une autre idée forte de la charte de l’antenne est véhiculée par des mots tels que « pluralisme » ou « diversité[s] ». Les écrans du logo sont quatre fois la même chose, mais ils se présentent aussi sous quatre orientations différentes. Cette variété est à comprendre, peut-être, comme la prise en compte de la diversité du public français, qui se concrétiserait à l’écran par une offre de programmes elle-même diversifiée.

Au passage, on peut y voir aussi un message de communication interne au groupe : une tentative de pondération de l’effort de cohérence, cet uniforme dans lequel on peut vite se sentir un peu à l’étroit. Le groupe fait mieux « passer la pilule » de la sacro-sainte cohérence auprès des siens en ne cherchant pas à trop effacer la diversité des chaînes, des cultures, des sensibilités, des avis internes au groupe. Le logo s’adosse dans une certaine mesure à ces différences, échappant - graphiquement au moins - à la menace de monotonie [3].

Montrer des écrans de biais, en perspective, c’est ouvrir des possibles. C’est donner graphiquement et démocratiquement un choix, ne rien imposer unilatéralement. L’orientation du motif-écran ou de l’image ne coïncide pas avec celle de l’écran véritable, suggérant au téléspectateur qu’une alternative est toujours envisageable. On retrouve bien sûr cette idée à travers les logos des chaînes du groupe, qui sont des écrans de biais parmi d’autres, de même taille [4]. Cette idée est présente aussi lorsque le groupe annonce les programmes à venir, sur France 2 par exemple : en ces moments intermédiaires, les images ne sont pas carrées ou rectangulaires, mais toujours ou presque trapézoïdales, légèrement déformées, désaxées, décalées par rapport à la « fenêtre » qui nous les montre.

Qui dit démocratie dit aussi devoir de ne pas prendre parti. Revenons à la typographie : Tougouda estime justement que la famille de polices de caractères du groupe « exprime […] toute la simplicité et la neutralité de l’Helvetica » [5].

La modernité « juste milieu » d’un groupe audiovisuel

Être neutre et simple, oui, mais de son temps. L’autre exigence, tacite mais manifeste dans ce logo comme dans bien d’autres, c’est de paraître à la mode, or la mode est au hi-tech. Les choix typographiques contribuent aussi à dégager « une impression de dynamisme et de technologie grâce à la forme de ses lettres plutôt carrées empruntée à l’Eurostile », toujours selon Tougouda [6].

Faire un peu carré donc, mais pas trop. La moderne et consensuelle communication n’aime pas trop tout ce qui peut heurter, couper, blesser. Il faut souvent limer, adoucir, arrondir, dans le texte comme dans l’image [7]. J’ai interprété plus haut l’absence de capitales initiales dans le logo comme de l’humilité [8] , mais le souci de modernité pourrait être aussi avancé ; un F ou un T, c’est moins rond qu’un f ou un t.

Étranges rondeurs, tout de même, que celles qu’on retrouve aux coins des écrans de ce logo. Quand on pense que les publicités pour les téléviseurs dernier cri nous vantaient tant, il y a peu, les incomparables vertus des fameux « coins carrés » !

Enfin, la mise en perspective des écrans est astucieuse pour une autre raison. Elle permet de ne pas avoir à afficher un format d’écran précis. Il y a des émissions diffusées encore en 4/3, tandis que d’autres sont en 16/9e ; ne pas trancher entre ces formats sur son logo, et ne pas choisir l’écran, pas même le terminal de réception, c’est entretenir sa modernité. C’est aussi une façon de ne pas choisir entre la télévision ou le cinéma. Ce qui convient à l’image du groupe qui, répétons-le, ne fait pas que de la télé [9].

L’hypothèse du « téléspectateur rouge »

Déclic. Nous l’avons dit dans la première partie, le logo d’une structure publique d’État est théoriquement tricolore, or le rouge manque à ce logo-ci. Je formule l’hypothèse que le rouge, c’est moi, c’est nous, les téléspectateurs. Nous sommes invisibles car nous demeuront extérieurs au groupe France Télévisions, mais nous sommes virtuellement là, très présents dans les esprits, en tant que cathodiques pratiquant et contribuables payant.
Une telle idée s’appuierait astucieusement sur mon horizon d’attente. À travers elle, le groupe public tenterait-il de me dire qu’il se distingue du privé en ce qu’il me considère, lui, comme un être important à ses yeux et, qui plus est, doué d’intelligence ? S’il me propose une telle énigme, c’est sans doute qu’il me suppose capable de la résoudre… [10]

Une identité visuelle de haute voltige, mais sans filet

Que penser d’une telle identité visuelle ? Compte tenu de la complexité du dossier, Gordon et Gédéon ont plutôt bien travaillé avec leurs trapèzes (Gordon, si tu nous regardes…) [11]. Le hic, c’est que cette identité visuelle, au regard de tout ce qu’elle doit faire passer, ne se suffit peut-être pas complètement à elle-même.

Je n’oublie pas que si j’ai pu y voir tout ce que j’ai cru y voir, c’est en partie avec l’aide d’une documentation préalable sur l’audiovisuel public français et ses préoccupations communicationnelles, hors des supports du groupe. Laisser tout cela à trouver je ne sais où, ou encore à deviner sous les subtilités graphiques d’une identité visuelle, n’est-ce pas risquer de manquer en partie son but ? France Télévisions apparaît ici soit trop élitiste, soit résignée dans sa façon de se présenter au téléspectateur. Relisons, pour finir, l’introduction du mémoire de Clémentine, dont les questionnements me semblent pertinents et les hésitations très révélatrices :

« […] qu’appelle t-on le service public ? Que signifie aujourd’hui cette notion ? Nous pouvons nous poser la question, dans la mesure où il semble y avoir de moins en moins de mise en valeur de cette idée vis-à-vis du public. Les chaînes du groupe [France Télévisions] essayent justement de jouer sur cette idée, mais est elle réellement claire et appréciée dans l’esprit du grand public ? » [12]

Ajout, 11/12/2007 : Paul Nahon, directeur général adjoint chargé de l’information sur France 3, a évoqué il y a quelques jours un changement de l’identité visuelle du groupe France Télévisions, pour le printemps 2008. Source: Raphaëlle Baillot, « Supprimer l’info de proximité ? Une hérésie », 20minutes.fr, 29/11/2007 (lire le dernier paragraphe).

Ajout, 28/11/2008 : il est question de la nouvelle version des logos du groupe France Télévisions (avec les reflets) sur cet autre article : Des reflets « nickel chrome ».


Notes :
  1. Cf. C. Mervelet, op. cit., 1.2.3. [retour]
  2. (Ajout, 18/12/2007) Il va de soi, mais je le précise tout de même, que le trait est ici volontairement forcé. Je fais la différence entre les chaînes publiques et privées. Et tout téléspectateur Français peut au moins se réjouir de voir que la publicité, sur les chaînes publiques, ne coupe pas encore les films ou téléfilms. Voir aussi mes précisions sur le financement des chaînes publiques françaises en note de la première partie de cet article. [retour]
  3. Cette idée de diversité cohérente, On la constate aussi par les couleurs et l’animation du logo, dès les premières images de la présentation des programmes de la rentrée 2007 : l’affichage du logo du groupe est un point de départ et un lieu plein d’œcuménisme nécessaire, fût-il très temporaire. Au-delà, la lumière blanche du logo blanc sur fond sombre peut se décomposer infiniment, en couleurs de chaînes puis en images de programmes… L’internaute intéressé(e) par ces questions pourra se reporter utilement au principe de la synthèse additive (théorie de la couleur). [retour]
  4. Bien que la typographie soit, elle, frontale sur ces logos-là. [retour]
  5. Tougouda, op. cit. C’est moi qui souligne. [retour]
  6. Tougouda, op. cit. [retour]
  7. Pour se convaincre qu’il s’agit là d’un vouloir-être moderne, regardons le site du Monde diplomatique, refondu à la fin 2006. Il a été choisi là-bas de renoncer aux « coins arrondis » dans la mise en page, en signe de refus des « diktats de modes éphémères ». Source : « Le site du ‘Diplo’ fait peau neuve », Monde-diplomatique.fr, 26/11/2006. (Ajout, 14/02/2008) Sur la tendance à la rondeur, lire aussi mes remarques plus récentes sur l’évolution du logo de Renault. Les plus pressés iront directement lire le 3e et dernier billet. [retour]
  8. Voir la première partie de l’article. [retour]
  9. (Ajout, 12/12/2007) Je mentionne ici encore une autre qualité importante des trapèzes, remarquée par l’un des protagonistes de notre discussion sur le forum du blog lenodal.com (lothaire) : le logo de la plupart des chaînes du groupe peut évoquer un demi-hexagone. Ce rappel formel apparait assez judicieux s’agissant d’un groupe français (bien que la France ne se borne pas à l’hexagone et que l’audience de ses chaînes ne se limite pas à la métropole). On remarque que certaines chaînes internationales du groupe (TV5, France 24) échappent à cette logique trapézoïdale… [retour]
  10. Le contenu de cet encadré a été remanié le 18/12/2007, en vue de clarifier le propos. [retour]
  11. (Ajout, 17/12/2007) Et nous n’avons sûrement pas fait le tour de la question ; la volonté déclarée de s’inspirer de la BBC, par exemple, n’a pas été abordée ici. [retour]
  12. C. Mervelet, op. cit., Introduction. [retour]

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 Mots-clés associés à ce billet : analyse, audiovisuel, communication, graphisme, logo, sémiologie, télévision



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2 commentaires sous ce billet :

  1. romano le 12 février 2008, 10:01 :

    Merci pour cette analyse que j’ai lue avec le plus grand intérêt. Je me suis moi-même interrogé sur la pertinence de ce logo, lorsqu’il fit son apparition sur les écrans de notre chère tv publique. Permettez- moi d’ajouter une interprétation à votre analyse. N’y voyez surtout pas un manque de votre part : nous savons tous deux que la sémio offre des champs d’exploration extrêmement vastes et que c’est précisément cela qui fait toute la richesse de la discipline !

    Avant de voir dans ces trapèzes à géométrie variable, plusieurs écrans, impliquant une diversité de programmes (et de chaînes) aux perspectives variées, je réduirais la présence de ces quatre formes à la représentation d’un seul et unique écran, dont le mouvement est représenté en quatre temps – comme le dessin séquencé d’une seule porte qui s’ouvre (pour filer la métaphore de la porte à laquelle vous avez recours). Je dirais en fait que ce logo a pour ambition primaire de manifester le changement : pour faire tabula rasa, le service public met en image (tout en la remettant au goût du jour) la célèbre expression « une page qui se tourne ». Dans une ère de concentration des supports de communication, il paraît en effet plausible, lorsque l’on est une entreprise du secteur audiovisuel, de dénaturer quelque peu la fameuse expression pour parler légitimement d’un « écran qui se tourne ».

    Rien n’empêche de développer ensuite l’hypothèse d’une posture oblique du téléspectateur (lorsque l’écran se fige dans sa position définitive, prêt à recueillir le numéro des quatre chaînes de France Télévisions, il conserve une perspective imposant un point de vue en biais). Je tenais simplement à vous faire part de ma réflexion : je ne doute pas que votre blog aux accents démocratiques saura l’accueillir… Car si « démocratie dit [peut-être !] devoir de ne pas prendre parti », elle dit avant tout droit de prendre parti !

  2. Erwan le 12 février 2008, 12:32 :

    Votre apport est plus que bienvenu, Romano, et je vous en remercie. Je pense qu’il rejoint et complète les “premières impressions” dont je fais mention au début de la première partie de l’article. Je ne sais trop quoi penser, toutefois, de ces idées de faire table rase ou de page/écran qui se tourne. Vous parlez aussi d’une concentration des supports de communication, mais n’assistons-nous pas au contraire à une démultiplication des chaînes audiovisuelles (qui certes va sûrement s’inverser, ne serait-ce que s’agissant de France 24 et TV5) ? N’allons-nous pas au contraire vers une diversification tant des canaux et moyens de diffusion (TNT) que des terminaux (la télévision sur l’ordinateur, l’annonce de la télévision sur mobile…) ?

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