Desperate housewives : charmes d’un générique de série américaine (2/2)
Publié le 18 juin 2009 (modifié le 25 avril 2010) par Erwan
Seconde saison de l’article consacré aux attraits spécifiques du générique de Desperate Housewives, qui nous invitait à suivre les épisodes de cette série TV made in USA.
Afin de saisir un peu mieux le potentiel séducteur de ce générique, il nous faut dépasser sa seule forme pour appréhender, à travers elle, le fond, le thème. Ceci est d’autant plus nécessaire que ce générique est d’abord un préambule à la série, puis une évocation de celle-ci ; le téléspectateur est amené à elle plus qu’il ne commence à la découvrir [1]. Et le thème du générique, chacun l’aura saisi, est la « triste » condition des femmes (notamment à travers des figures plus ou moins identifiables telles que l’épouse, la mère, la ménagère…), du Jardin d’Eden à ceux de Fairview.
Des pommes, encore des pommes…
Entre l’Adam accidentellement écrasé par une pomme géante et le playboy recevant un coup de poing, le générique égrène quelques-uns des mille et un déboires des femmes (on nous épargne gentiment les pires). Toutes ou presque nous sont présentées comme maladroites, incapables [2] ou les souffre-douleur des hommes [3]. Avec pour point de départ un certain Pêché Originel, dont Ève serait l’Unique Coupable — ou plutôt l’Unique Responsable — et Adam la Grande Victime…
En partant du Paradis et en y revenant, le générique suscite cette interrogation : les quatre principales figures de la série, dernières « relayeuses » en date de la longue course féminine qui nous est ici rappelée, vont-elles enfin être en mesure de poursuivre ladite course plus dignement ? Il nous est cependant donné suffisamment d’indices pour déjà répondre, par la négative. L’adjectif desperate qui semble, considérant le générique, applicable aux femmes en tous temps, n’est pas le moindre de ces indices [4].
L’histoire semble donc appelée à ricocher (bien qu’Ève ait mué en une task force composée de pas moins de quatre femmes). Mais une fois encore, on prend ici le parti d’en rire. La forme « livre animé pour enfants », également en décalage avec ce thème a priori pesant, contribue à dédramatiser ce rappel historico-religieux, voire à ridiculiser les adultes et leurs intemporels problèmes [5].
Une inépuisable couverture dynamique
Notre curiosité peut aussi être piquée par le fait que, bien que ce générique fasse allusion à la série (focalisation rapide sur le genre féminin, puis sur la culture américaine, et enfin présentation des principaux visages de la série), il ménage presque totalement le mystère quant à son contenu visuel effectif. Nulle véritable trace de ses jardins impeccables, de ses intérieurs cossus ou de ses personnages secondaires (au-delà de quelques noms de comédiens). C’est assez bienvenu ; de telles images, relativement banales, auraient sûrement bien moins retenu mon attention.
Je suis tenté de rapprocher ce décalage entre générique et série avec celui qui existe entre la couverture d’un roman et le roman proprement dit. Car on le sait, les romans sont très fréquemment illustrés, un peu de la même façon, par une image pouvant n’avoir qu’un rapport fort ténu avec le texte qui suit [6]. Toutefois, ce qui peut surprendre, c’est que contrairement à un roman, la série annoncée est une œuvre elle aussi faite d’images. En renonçant à exploiter ces dernières pour le générique, il semble admis qu’elles ne sont pas adaptées à une telle utilisation (les images sont tirées de leur contexte, les protagonistes sont privés de parole au profit d’une musique ou d’une chanson…), et on en vient à assimiler le contenu de la série à un livre moderne. Décidément, si l’on repense au livre animé dont il a été question précédemment, il y a de quoi se dire que la tentative de dépassement du générique classique par les créatifs de yU + co passe volontiers par l’évocation du livre (qu’il soit ouvert ou encore fermé, pour les jeunes ou pour les moins jeunes).
Nous pourrions enfin voir la reprise d’une technique bien connue dans l’idée de proposer un générique drolatique mais aussi fort riche, très rythmé et pas si évident à appréhender. Ceci en vue d’inciter le téléspectateur à être comme happé par les images et, impuissant à tout saisir du premier coup, à se donner plus tard de nouvelles chances de le décrypter [7]. Pour apprécier pleinement le générique, petite perle en soi, il vous faudra repasser…
Un générique infantilisant ?
Je ne prétends pas avoir fait le tour de la « méthode américaine ». Force est toutefois donnée de constater que nombre d’attraits de Desperate housewives sont à mettre à l’actif du seul générique. Ce qui tend à confirmer — s’il en était besoin — son importance stratégique dans le dispositif de séduction de la série. Mais entendons-nous bien, le propos n’est évidemment pas d’affirmer que le générique est la cause principale du succès de la série. L’utilisation du générique dont nous parlons n’est d’ailleurs intervenue qu’après la diffusion de plusieurs épisodes. Le succès était donc déjà là ; le générique n’a pu que le suivre et chercher à le conforter.
Approfondissons un peu ce qui est sans doute l’une des « trouvailles » du générique : le parti d’un style puéril ou pseudo puéril. Le livre en relief que nous feuilletons n’est pas vraiment ici un livre d’adulte destiné à éduquer ou à divertir des enfants. Il donne plutôt à voir aux grands une sorte de « regard actif » que porterait un improbable petit (exceptionnellement mûr et lucide, tout de même), sur la culture et l’univers des adultes. Un regard faussement innocent, suffisamment audacieux et curieux pour soulever et bousculer les apparences comme s’il s’agissait de simples bouts de carton ; un regard irrespectueux des codes, qui suscite l’émotion avec ce qu’il découvre (ou imagine) et révèle sans ménagement. Un regard relativement neutre, aussi, car en quelque sorte encore asexué. A minima, je reconnais qu’il y a là un travail de mise en œuvre particulièrement adroit et créatif à partir de l’idée de Mark Cherry [8]. Car il ne me semble pas si évident de redonner vie, dynamisme et magie à ces images fixes que sont des tableaux, des gravures ou des dessins [9].
Il y aurait tout de même de quoi conclure parallèlement, avec un brin d’amertume, que le téléspectateur est considéré comme un grand enfant par les auteurs du générique de Desperate housewives. Difficile de nier que cette assimilation téléspectateur-enfant, évidente, a d’autres vertus, plus mercantiles qu’artistiques. La convocation de références artistiques, historiques et religieuses donnera à certains l’impression que le téléspectateur est enfin traité en être intelligent et cultivé, ce qui ne manquera pas de séduire ; ce n’est toutefois pas toujours le cas, tant s’en faut, aussi l’humour vient-il gentiment saccager tout cela, et faire de ce générique quelque chose de finalement très accessible. Navré pour cette petite douche froide finale, mais c’est l’heure de l’arrosage automatique.
Notes :
- Nous pouvons supposer, au-delà du premier épisode, que la charge de faire découvrir la série est aussi en partie assumée par ce qui suit le générique, à savoir le rappel d’un (ou de plusieurs) épisode(s) précédent(s). [retour]
- L’apparition du nom de Teri Hatcher, incarnant Susan, alors qu’Ève voit Adam se faire écraser, peut laisser supposer aux connaisseurs que la chute de la pomme géante est le résultat d’une maladresse aux lourdes conséquences, dont Susan est coutumière ; la reine égyptienne Nefertari (probablement) se « noie » sous l’agitation de la marmaille royale ; la ménagère laissant chuter ses provisions est aussi une maladroite… [retour]
- Jeanne Cenami (l’épouse de Giovanni Arnolfini) balaie les restes de la banane négligemment balancée par l’impassible mari ; la fermière d’American Gothic fronce les sourcils puis se fait littéralement « mettre en boîte », tandis que son mari supposé se laisse aguicher (il est rappelé ici que par le truchement de l’homme, la femme peut aussi être victime d’une autre femme) ; enfin la « pop blonde » est manifestement poussée à en venir aux mains, après un changement dans l’attitude de celui qui lui fait face. Si cette dernière « femme du passé » venge d’un direct toutes ses ancêtres, ce qui n’est pas rien, c’est tout de même au prix d’une larme versée. Seule la pin up (souvent attribuée à Gil Elvgren par les blogueurs), s’invitant auprès du fermer de Grant Wood, semble faire intégralement bonne figure… [retour]
- Quelques autres indices : l’apparition des noms des comédiens, sur les tableaux qui se succèdent, invite aussi à opérer un rapprochement entre la fiction qui s’annonce et ce pesant bagage qu’on nous remémore. Par ailleurs, contrairement au début du générique dans lequel Ève cueille le fruit défendu, à la fin celui-ci tombe de lui-même, assez abondamment, et chacune en récupère un exemplaire. Première hypothèse : les quatre héroïnes pensent peut-être bien faire en récupérant chacune une pomme (pour s’épargner une nouvelle Chute ?) ; mais par ce geste apparemment adroit, ne récupèrent-elles pas symboliquement ce Fardeau féminin déjà trop longuement porté ? Ce passage de relais entre femmes constituerait donc une énième bévue, commise au même endroit que la première fois. Seconde hypothèse : nous pouvons aussi voir cette récupération de pommes moins comme une nouvelle maladresse que comme quelque chose d’inévitable, un mauvais sort face auquel elles se montreraient impuissantes ; la pomme est encore tombée dans leurs mains, donc le sort en est jeté de nouveau. [retour]
- J’ai longuement parlé d’allusions au livre animé pour enfants, mais le téléspectateur pourrait aussi penser, non sans raison, à ces panneaux de fête foraine représentant un personnage (parfois célèbre), qu’on renverse à coups de balles. Revoir notamment le passage du coup de poing. [retour]
- Cf. par exemple les couvertures de l’édition française de la célèbre trilogie Millénium (Stieg Larsson), dont il a été question sur ce blog. [retour]
- Sur l’enchaînement rapide des images en tant que technique publicitaire, cf. l’article de Ignacio Ramonet,« Spots publicitaires », Propagandes silencieuses, Masses, télévision, cinéma, éd. Galilée, 2000, pp. 33-60, ou encore celui de Sébastien Bohler, « Pourquoi le rythme des images est-il particulièrement élevé dans les pages de publicité ? - Fréquence des images et stimulation de la mémoire (35) », 150 petites expériences de psychologie des médias, pour mieux comprendre comment on vous manipule, éd. Dunod, 2008, pp. 134-138. [retour]
- Dans un article déjà cité, le créateur de la série s’est dit particulièrement satisfait du travail de l’agence : « “yU+co a fait un travail innovant”, a ajouté M. Cherry. “Ils ont pris mon idée et l’ont adaptée exactement tel que je l’avais envisagé. Je suis en extase devant ce qu’ils ont créé. Je n’ai jamais vu ce genre de générique animé auparavant” ». [retour]
- Cf. un exercice similaire, un peu plus ancien et moins distrayant autour de nombreuses images fixes d’archives : le film The kid stays in the picture (2002), retraçant la vie du célèbre producteur Robert Evans. Ceci rappellera à certains les animations d’images proposées par le service Animoto qui, aux dernières nouvelles, se porte comme un charme. [retour]

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