Desperate housewives : charmes d’un générique de série américaine (1/2)
Publié le 9 juin 2009 (modifié le 25 avril 2010) par Erwan
Pourquoi se laisse-t-on captiver par une série telle que Desperate housewives ? Une partie de la réponse est à rechercher dans l’examen des attraits propres au générique, qui se fait de plus en plus créatif. Première partie.
Sans chercher à cultiver un complexe du Corn Flakes [1], il y a sûrement beaucoup à apprendre de la façon dont les Américains nous font adopter leurs séries télévisées. Je me suis promis de revoir un jour le premier épisode de Desperate housewives, rien que pour mieux comprendre mon improbable intérêt pour les habitants de Wisteria Lane.
Mais pour expliquer un engouement envers une série, il peut s’avérer hasardeux de se concentrer d’emblée sur les personnages et leurs aventures. D’autres facteurs sont à prendre en compte, comme le buzz entourant ladite série par exemple (le fait qu’on en parle, sur internet ou ailleurs) ; ou encore, en bonne place, les atouts propres au générique. Je développe ce dernier point.
Un savoureux cocktail de bienvenue
servi avant chaque épisode
De plus en plus, le générique a sa valeur, ses qualités propres. Qu’on songe aux génériques plutôt recherchés de Six feet under (2002), Nip/Tuck (2004), et plus récemment Mad Men (2007) ou encore Dexter (2007) [2], et soudain bien d’autres (anciens ou plus récents) prennent un vilain coup de vieux. Chacun peut constater que de plus en plus, le contenu du générique de série télévisée tend à se différencier nettement d’une simple reprise d’images de la série, ou encore d’une présentation assez sommaire de ses protagonistes.
Certes, la créativité n’est pas l’apanage des génériques de série récentes [3]. Cependant, je trouve difficilement contestable cette idée que, dans l’ensemble, la créativité des génériques de série va en s’améliorant.
Comment expliquer ce phénomène ? Le développement de la concurrence entre chaînes ou productions et, parallèlement, le développement des professionnels du marketing et de la communication, bien sûr. Le générique de série se fait généralement plus intéressant car il devient plus stratégique ; il faut absolument capter l’attention et l’intérêt du téléspectateur, ayant accès à une offre de programmes pléthorique. Cette « montée en grade » du générique s’accompagne d’une délégation de sa réalisation, voire de sa conception ; c’est devenu de plus en plus systématiquement, au fil du temps, le travail d’une autre personne voire d’une équipe distincte de professionnels de la chose (chargés du design graphique, de l’« habillage » de la série). Enfin, remarquons que les génériques de série comportent depuis longtemps des enrichissements graphiques, assimilables au dessin animé ou au trucage vidéo [4]. Et incontestablement, le développement de l’informatique et l’arrivée de certains logiciels de graphisme (par exemple After Effects d’Adobe) ont contribué à la montée en qualité créative, ou au moins visuelle, des génériques.
Le cas de Desperate housewives : icones
martyrisées dans un redoutable livre pour enfants
Le générique de (la première saison de) Desperate housewives a été conçu et réalisé en 2004 par Yolanda Santosa et Garson Yu, de l’agence de design graphique hollywoodienne yU + co, à partir d’une idée de Marc Cherry, créateur de la série [5]. Sur le site de l’agence, à propos de ce travail, on peut justement lire en Anglais que « le but des graphistes était d’aller au-delà du générique de show télévisé classique, qui s’attache surtout à présenter les personnages et le cadre général ».
D’où cette interrogation : si le générique de Desperate housewives a un petit côté « électron libre » et qu’il a eu son rôle propre à jouer dans le dispositif de séduction de la série, qu’est-ce qui en lui a bien pu faire mouche ?
En « partition » pour Wisteria Lane
Une première arme de séduction puissante, qui amène tout simplement à suivre le générique pour ensuite découvrir l’épisode : le thème musical. Un thème qu’on peut qualifier ici de particulièrement entrainant. D’abord par son rythme soutenu ; ensuite par ses tintements de clochettes et ses « ruissellements » de cordes, semblant annoncer un joyeux conte de Noël. En un instant, la musique nous tire de notre canapé, et appelle au passage toute la maisonnée, pour l’emporter dans un tourbillon sonore enchanteur. Rien de très surprenant à découvrir que son auteur n’est autre que Danny Elfman (compositeur, entre autres, des bandes originales de nombreux films de Tim Burton ou encore du générique du jeu vidéo Fable)…
Ce générique pourra séduire par son originalité, tant d’ailleurs vis-à-vis de la série elle-même que vis-à-vis d’autres génériques de série. Ce générique-ci fait appel à une iconographie variée, tirée d’un vaste fonds culturel (plus ou moins largement partagé), mais presque totalement étrangère à la série comme à ses personnages. Une sélection de références artistiques (allant de l’Antiquité égyptienne au Pop art) ou graphiques et, par leur intermédiaire, des références historico-religieuses, se succèdent sous nos yeux [6].
Alors que la citation de ces œuvres, parfois fort anciennes et exposées pour certaines d’entre elles dans des musées, pourrait en impressionner plus d’un, un humour ravageur fait aussitôt son apparition. Toutes ces citations, plus ou moins augustes, sont immédiatement découpées, déplacées, grossies ou rétrécies, complétées… et investies sans ménagement par une caméra se comportant un peu comme un volatile survitaminé.
Ces citations iconiques sont donc immédiatement malmenées par une autre forme de citation, perceptible quant à elle « en creux », dans le traitement et l’enchaînement des images, sous une forme très comparable aux « livres animés » pour enfants. Les caractéristiques les plus symptomatiques me semblent être la planéité des éléments présentés, leur étagement en profondeur sur un nombre réduit de plans, ainsi que de nombreux pivotements ou basculements. On peut également penser au dessin animé, évidemment ; un tel traitement fait de ce générique quelque chose de relativement comparable aux génériques successifs des Simpsons, par exemple. Ces allusions aux livres animés sont bien différentes des premières : il s’agit moins des images que de leur traitement, et ce traitement-là appartient au registre du puéril (n’en déplaise au amateurs de tous âges de Tex Avery ou des studios Pixar, dont je suis).
Ludiques, humoristiques, irrévérencieux et grand public, ces traitements d’image nombreux et protéiformes promettent aussi au téléspectateur exigeant, déjà pris dans une enivrante tornade musicale, de nombreux « rebondissements ». On comprend vite que la série vise à nous faire passer du bon temps ; à nous éviter résolument l’ennui. Ainsi le rythme, le traitement et l’enchainement des citations visuelles, combiné à la musique, vient-il démentir tout ce que le titre « désespérant » de la série pouvait laisser redouter…
Seconde partie de l’article : cliquer ici
Notes :
- Le complexe du Corn Flakes est un concept fort savant (!), introduit par le chanteur M dans une chanson éponyme. Le postulat central étant que quoi qu’on fasse, « Ça sera toujours moins bien / Toujours moins bien qu’les ricains » (album Je dis Aime, 1999). [retour]
- Le générique de la série Dexter fait l’objet d’un billet à part sur ce blog. [retour]
- Je pense par exemple au début du générique de The Persuaders (Amicalement vôtre, 1971-72), avec la confrontation efficace des dossiers des deux personnages principaux (la deuxième partie de ce générique est quant à elle plus classique et ennuyeuse). Je revois également avec un certain intérêt un générique plus ancien encore, celui de Mission: Impossible (1966), mêlant habilement des séquences extraites de la série et la fameuse mèche qui se consume. [retour]
- Cf. Mission: impossible, déjà cité, ou encore les versions en noir et blanc (1962-65) ou en couleurs (1966+) de The Saint (Le Saint). [retour]
- [ANG] « yU + co Opens ABC’s ‘Desperate Housewives’ », Digital Producer Magazine, 12/11/2004. [retour]
- Sandrine, parmi d’autres, s’y est collée. Voir aussi ici ou encore là. [retour]
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Tout se recoupe, puisque la musique du générique des Simpsons a été composée par nul autre que… Danny Elfman!
Absolument. J’ai hésité à pointer cela lors de mon énumération de quelques réalisations de DE dans l’encadré, mais vous avez raison de le souligner.
Merci beaucoup Erwan d’avoir cité mon blog en référence de ton article qui est vraiment très riche et très intéressant à lire. Je viens de découvrir ton site et je crois que je repasserais à l’occasion pour lire ton avis sur l’actualité. Take care.
Merci à toi Sandrine.