Des reflets « nickel chrome » (3/3)
Publié le 9 décembre 2008 (modifié le 10 janvier 2010) par Erwan
Suite et fin de mes remarques sur les pseudo-reflets de la communication visuelle actuelle. Quels peuvent être les intérêts de ces reflets, si abondants aujourd’hui ? Luxe, hi-tech, confort, fête, mystère, piège à regard, incitation au clic ou encore représentation de substitution font partie des pistes envisagées.
Pour saisir un peu mieux cette prolifération des pseudo-reflets sur les images environnantes, il faudrait mieux comprendre quel est leur intérêt pour Apple et tant d’autres de nos jours. Je liste d’abord quelques raisons valables sans distinction de support, avant de regarder le cas particulier des reflets de l’informatique contemporaine.
Du gain de noblesse à la perfection hi tech
Bien maîtrisé, le reflet enjolive, ajoute du raffinement, ennoblit. Concernant « l’effet miroir vertical », un blogueur affirme qu’on le voyait « auparavant principalement dans le domaine du luxe » avant qu’Apple ne se l’approprie [1]. Il est vrai que les reflets à la mode imitent souvent des matières précieuses, connotant la richesse : vernis, laque, verre, cristal, diamant, argent, or…
Lorsque la matière, quelle qu’elle soit, est parfaitement finie, c’est une forme de luxe complémentaire ou alternative qui nous est suggérée : le hi tech, ce qui se fait de mieux. Qu’il serve l’industrie de pointe ou encore l’artisanat haut de gamme, le reflet peut ainsi servir à souligner une régularité, une unicité, le zéro défaut. Retour à la pomme : de l’iMac de 1998 au PowerMac G4 de 1999, l’ordinateur selon Apple s’est éloigné du jouet en plastique coloré, pour devenir une sorte de luxueuse sculpture translucide sobre, brillante, élégante [2], avec laquelle l’interface OS X est en accord. Une évolution qui aide, au passage, à justifier un prix en décalage avec la concurrence… Sur un registre très voisin, s’agissant du groupe France Télévisions, les reflets des nouveaux logos sont probablement à rapprocher du passage de certaines chaînes à la haute définition.
De la corvée en moins à la fête
Toutefois, un coup d’œil dans les annales de la publicité permet de réaliser que le luxe ou le hi tech ne sont pas les seules sources d’inspiration possibles [3]. Les reflets sont abondamment convoqués dans des publicités plus triviales, telles que les produits d’entretien, et depuis longtemps. Ne sommes-nous pas séduits et rassurés par ce qui est propre, hygiénique, neuf, sous contrôle, et ceci sans trop d’efforts ?
La communication visuelle qui précède Noël montre assez clairement combien les reflets, alors plus convoqués que jamais, peuvent aussi servir à connoter pêle-mêle le confort, le festif, voire la magie. Tout autant sinon davantage que les belles matières, les reflets cultivent notre amour ineffable pour la lumière et ses bienfaits. Ah ! le spectacle du coucher de soleil ; merveilles que sont le feu ou l’électricité, qui nous permettent de voir dans la nuit, de nous chauffer, etc. Et avec l’aide des reflets, que l’on trouve sur nos miroirs, sur nos bouteilles et dorures, replions-nous dans l’entre-soi. Abandonnons un temps aux ténèbres l’ennuyeuse raison ; laissons dehors petits tracas du quotidien et grands travers du monde, tout va pour le mieux.
Du relief qui détache au reflet mystérieux
Un autre intérêt des reflets réside bien sûr dans le fait qu’ils sont un moyen de donner du relief. Nos supports de communication demeurant plus ou moins plats dans la plupart des cas (écrans, affiches, pages, etc.), tenter d’ajouter du relief apparaît comme une tentation compréhensible.
Mais un reflet peut-être bien plus prégnant qu’un simple modelé. Il peut attirer plus sûrement notre regard avec ses jeux de contrastes, et parce qu’il allie l’ombre et la lumière d’une façon parfois complexe, difficile à décrypter, potentiellement surprenante. Ces remarques peuvent être rapprochées de la fascination qu’éprouvaient certains artistes pour les reflets des vitrines parisiennes au début du siècle précédent [4].
De la fièvre du bouton à l’ivresse des profondeurs
Sur nos interfaces, notamment sur le web, la mise en relief par l’adjonction de reflets (ou simplement d’ombres) sert depuis longtemps à matérialiser le fameux « bouton », annonçant un lien ou une fonction quelconque. Aujourd’hui tout prend à la fois du relief et du reflet, les logos tendent à se présenter à nous comme des graphismes proprets bombant le torse, ne demandant qu’à être pressés (comprenez choisis) par le consommateur. Les bannières publicitaires utilisent volontiers ces reflets pour inciter au clic, pour nous dire : « cliquez, mais cliquez donc, ça brille, ça vaut de l’or, ça va vous plaire ! ». Crise du pouvoir d’achat égale pullulement de reflets ?
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Au fil du temps, le recours aux reflets se diversifie et s’étend. L’exemple des galeries d’images (cf. la première partie) montre combien le reflet associé à un contenu remplit des vides et, parallèlement, contribue à ouvrir une profondeur dans la page, fût-ce vers un noir abyssal.
De l’interface lisse et inerte à l’agitation des réseaux
La multiplication de reflets trahit peut-être une sorte de malaise face à ces pages web décidément très « numériques », intangibles, aux contenus semblant flotter là, devant nous, on ne sait trop comment. Mettrait-on parfois des reflets pour mieux camper ou encadrer les contenus, pour leur donner une plus grande consistence ?
Les reflets fabriqués de toutes pièces ne sont pas toujours très réalistes. Ce sont parfois de simples vues de l’esprit, mettant davantage l’accent sur la lumière que sur la matière ; on peut y voir une sorte de gaz, de liquide, de flou qui se laisserait plus ou moins traverser par des rayons lumineux…
Du reflet machiavélique au reflet bébête
La liste n’est sûrement pas exhaustive, et demanderait à être consolidée. Mais il y a déjà de quoi se dire que les reflets sont un sujet intéressant, et un phénomène qui n’est certainement pas sur le point de disparaître. Car lorsqu’ils ne constituent pas des artifices commodes (les boutons de nos interfaces), ils servent à nous séduire ou à nous rassurer ; ils font écho à nos aspirations ou fournissent une représentation intelligible de ce qu’on ne peut appréhender avec facilité.
On est tenté de se dire que dans nombre de cas, les reflets ne sont là que par suivisme, tout simplement parce que beaucoup d’autres en on déjà mis partout. Et on n’aurait pas forcément tort. L’ajout de tels effets, facilité par les évolutions logicielles mentionnées précédemment, permet d’acquérir à bon compte une certaine modernité ; elle permet de se refaire une beauté sans trop réfléchir. Un peu comme on imagine la blonde des blagues misogynes se mettant un coup de gloss, quasiment par réflexe de survie. On peut ainsi voir l’ajout de reflets comme une forme de stylisation plastique à la mode, qui contribue à capter l’attention du consommateur, y compris sur quelque chose qu’il connaît déjà fort bien. C’est sans doute là un des intérêts les mieux compris des reflets. Mais ce n’est certainement pas le seul pour autant.
Notes :
- Source : Mox Folder (Manuel Masson), « Le patch circulaire, la dernière tendance en design graphique », Le debugger’s blog, 20/06/2008. [retour]
- Source : « Matériel: PowerMac », Aventure-apple.com. [retour]
- Ceci en supposant bien audacieusement qu’il faille se borner à la seule publicité. [retour]
- Source : Clément Chéroux, « Sur quelques vitrines d’Eugène Atget : fascination surréaliste », expositions.bnf.fr. [retour]
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