Barack Obama, un Nobel de la paix prématuré
Publié le 11 octobre 2009 (modifié le 1 novembre 2009) par Erwan
L’attribution du prix Nobel de la paix à Barack Obama me surprend beaucoup. À qui dois-je une telle surprise ? Aux choix éditoriaux des journaux télévisés ? À une politique d’attribution des prix Nobel un peu capricieuse ? Les deux ?
Parmi les « sujets d’actualité » dont je me suis lassé depuis longtemps figure, en bonne place, le conflit israélo-palestinien. Je pense moins ici au conflit en lui-même qu’à sa prégnance médiatique sur le long terme. Ras-le-bol de tant entendre parler de ce conflit, depuis que je suis né, alors qu’il ne me concerne pas beaucoup plus que tant d’autres conflits, dont les médias parlent nettement moins. Franchement.
Ces propos pourront choquer, et je le comprendrai. En outre, ma lassitude d’Européen privilégié pourra paraître survenir à contretemps : au moment où j’écris ces lignes, le conflit israélo-palestinien est certes présent dans les médias, mais il n’est pas vraiment un des sujets phares des journaux télévisés (JT). Alors, pourquoi l’évoquer maintenant ?
D’abord parce qu’il a été question de la couverture de ce conflit par les JT, précisément, dans le magazine Médias de septembre (n° 22) [1]. Un petit article, revenant sur « 10 ans de conflit israélo-palestinien » à travers les chaînes françaises, m’a amené à réaliser que ces JT ont une autre forme de responsabilité dans ma lassitude vis-à-vis de la couverture dudit conflit (c’est moi qui souligne) :
« Avec un total de 3378 sujets, la couverture du conflit israélo-palestinien reflète, sur ces dix dernières années, une actualité marquée par une alternance d’activité diplomatique et d’affrontements armés sur le terrain, avec une tendance à privilégier les scènes de guerre sur la diplomatie. Ainsi, en 2000, 55 sujets ont été consacrés au Sommet de Camp David alors que la seconde intifada a donné lieu à 176 sujets. »
Et l’article de souligner également que ce conflit a été moins couvert par les JT durant les périodes où la diplomatie l’emportait sur les armes (2005) que lorsque la guerre reprenait le dessus (2006). Accablant bilan.
Ensuite, outre le fait de cultiver notre désespoir dans la durée, je me demande dans quelle mesure de tels déséquilibres éditoriaux n’ont pas une autre conséquence très actuelle : me faire percevoir l’attribution du prix Nobel de la paix à Barack Obama, le 9 octobre, comme une récompense indue. Ce prix récompense-t-il une action exceptionnelle, suivi d’effets plus ou moins concrets ? Si oui, lesquels ? Sinon, aura-t-il suffit au nouveau président des États-Unis de se montrer plus ouvert au reste du monde et plus pacifiste dans l’âme que son prédécesseur, à travers quelques prises de position publiques, pour décrocher le Nobel de la paix ? Il suffisait de peu pour faire déjà bien mieux qu’au cours des deux dernières mandatures…
Mon malaise est comme renforcé par le caractère exceptionnel du vote (nombre record de voix en faveur de M. Obama), ainsi que du commentaire du jury du Prix [2]. Me voilà à me poser des questions alors que cette attribution semble faire moins que jamais débat. Est-ce vraiment ma faute ? Le fait que les JT privilégient la guerre et la violence ne rend-il pas mécaniquement plus discrètes les actions pacifistes ? Cela ne nuit-il pas à notre compréhension des choix du jury du Nobel ?
Les déséquilibres éditoriaux dont je parlais ont toutefois bon dos ; ma surprise, assez mal vécue [3], n’est sûrement pas à mettre intégralement sur le compte des JT. Ni même sur mon manquement à la lecture assidue des pages International du Monde. On ne peut qu’être frappé par l’attribution de ce prix Nobel de la paix à un président en exercice depuis moins d’un an, quand par ailleurs quarante ans ont séparé les travaux de MM. Charles K. Kao, Willard S. Boyle et George E. Smith de leur reconnaissance par un prix Nobel de physique, en 2009 également [4].
Oui, cette attribution est bel et bien surprenante. Je découvre sur le tard que d’autres que moi ont été grandement surpris par elle (à commencer bien sûr par les conservateurs américains). Barack Obama lui-même a été surpris également [5].
Admettons que le prix Nobel de la paix ait déjà pu aider à ce qu’une œuvre pacifiste s’accomplisse, plus qu’à récompenser une action ou toute une carrière [6]. Sur le principe, est-il habile de se servir du même dispositif pour l’un — rarement — comme pour l’autre ? Encore un problème de déséquilibre ?
Que ce prix Nobel de la paix s’avère plus pertinent et opportun que je ne le perçois maintenant, je suis disposé à l’admettre [7]. Mais on ne m’enlèvera pas de l’idée qu’il vient gonfler un peu plus, autour de la personne du président des États-Unis, une bulle spéculative d’espoirs qui me semble depuis longtemps déjà disproportionnée, démesurée, malsaine car probablement pesante, écrasante. Je ne suis pas du tout certain que ce geste, fait maintenant, rendra véritablement service à Barack Obama. Je ne demande bien sûr qu’à me tromper. Et j’espère que les JT m’aideront à suivre son parcours pacificateur de près. Ce parcours-là m’intéresse bien plus que celui des balles, obus ou autres projectiles de la guerre.
Notes :
- Plus précisément, ce sujet est abordé dans le « Baromètre thématique des journaux télévisés » (Ina stat n° 14), en fin de magazine. [retour]
- « Le président américain Barack Obama s’est vu attribuer le prix Nobel de la paix […] “pour ses efforts extraordinaires en faveur du renforcement de la diplomatie internationale et de la coopération entre les peuples”, a annoncé le jury du Prix […]. » Le Monde, 10/10/2009, p. 1. [retour]
- S’il est une attribution de prix Nobel que je me sens en capacité de comprendre d’habitude, c’est bien le prix Nobel de la paix. [retour]
- Cf. André Gunthert (EHESS), « La photographie numérique nobélisée », Actualités de la recherche en histoire visuelle, 6/10/2009. [retour]
- Source : « Barack Obama “étonné et touché” par le prix Nobel de la paix », AFP/Lemonde.fr, 09/10/2009. [retour]
- Cf. le rappel du cas de Desmond Tutu, prix Nobel de la paix en 1984, par Robert Raiman. Antonin Sabot, « La presse américaine dénonce un prix prématuré », Lemonde.fr, 09/10/2009. [retour]
- Cf. aussi, pour y réfléchir, Olivier Truc, « Les coulisses d’une nomination qui tranche avec la tradition », Lemonde.fr, 10/10/2009. [retour]
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