Aviator, un style coloré de haut vol

Publié le 17 avril 2009 (modifié le 10 janvier 2010) par Erwan

Détail d'un photogramme extrait du film Aviator (The Aviator), de Martin Scorsese (copyright : Warner Bros Pictures / Miramax Films, 2004).Quelle impression étrange ressentie à plusieurs reprises mardi soir, sur France 3, devant Aviator (The Aviator, Martin Scorsese, 2004). Des ambiances faites de teintes très rouges, et simultanément de teintes bleu-vert d’une pureté irréelle. Un exemple de stylisation pertinente.

Rappelons brièvement que ce film, sorte de Citizen Kane aéronautique moderne, porte sur une partie de la vie bien remplie de Howard Hughes (Leonardo DiCaprio), et insiste notamment sur ses passions pour l’aviation, le cinéma… et les femmes plantureuses [1].

Revenons maintenant à nos teintes rouges et bleues. Je vais sur le web et trouve vite « confirmation », sur Wikipedia (en regrettant tout de même qu’aucune source ne soit indiquée), de ce ce que j’avais supposé en cours de visionnage. Je traduis :

« Dans les cinquante premières minutes du film, les scènes apparaissent dans des nuances de rouge et de bleu exclusivement ; les objets verts sont restitués comme bleus. Selon Scorsese, ceci visait à imiter l’apparence des premiers films en deux couleurs, et particulièrement le procédé Multicolor, dont Hughes lui-même était le détenteur [owned]. De nombreuses scènes montrant des événements survenus après 1935 sont elles traitées de façon à imiter l’apparence saturée du procédé tri-bande Technicolor. D’autres scènes sont des archives colorisées puis intégrées dans le film. » [2]

Une idée très intéressante mais… assez discrète

Selon une autre page de Wikipedia [3], malgré l’absence de la troisième couleur primaire (à savoir le vert, même si le bleu qu’on peut voir sur le photogramme ci-dessous pourra sembler plutôt vert), le procédé Multicolor paraîtrait assez conforme à la réalité observable pour la plupart des gens. Il est ainsi possible que ce traitement particulier au début du film, et a fortiori sur le reste, soit souvent passé inaperçu [4]. Pour étayer ces dires, nous pourrions presque nous appuyer sur la lecture de plusieurs critiques parues à la sortie du film, qui passent sous silence ou évoquent fort peu cette idée originale et ce remarquable travail [5]. La densité de l’épopée et le casting auront probablement aussi « fait écran », dans le mauvais sens.

Capture écran tirée du film The Aviator, Martin Scorsese. Copyright :

Pourtant, le but de M. Scorsese était indubitablement différent de celui qu’on peut prêter aux auteurs des quelques films tournés suivant ce procédé, de 1929 à 1932. Il ne s’agissait plus d’être aussi fidèle que possible à ce que nous voyons, mais de styliser les images. Il est sans doute judicieux de souligner non seulement ce travail de stylisation plus ou moins discret, mais aussi sa grande pertinence.

Outre l’évocation d’une époque reculée du siècle dernier par une alternative au noir et blanc, ce traitement pourrait donc être considéré comme une sorte de « portrait plastique » secondaire de H. Hughes, à plus d’un titre, et autre chose encore. Il s’agit d’abord d’une autre forme d’allusion à son exigence technique, à commencer par sa volonté d’introduire la couleur (précisément) mais aussi le parlant dans son film Hell’s Angels [6]. M. Scorsese, lui, aurait pu se contenter de reproduire les couleurs comme on le fait habituellement de nos jours. Mais sûrement pas filmer cette histoire en noir et blanc, car cela aurait engendré un reflet bien pâle — voire trompeur — de l’obsession de l’individu à être à la pointe de son temps [7].

Il nous faut aller plus loin, nous aussi, et pointer également du doigt l’utilisation judicieuse de cette troisième voie :

L’ensemble mériterait une analyse minutieuse, qui s’annonce passionnante. Ne boudons pas notre plaisir et éloignons-nous des idées reçues : certains blockbusters méritent d’être vus et revus, et pour d’excellentes raisons.


Notes :
  1. Plusieurs rapprochements avec Citien Kane, le célébrissime film d’Orson Welles sont défendus notamment par Stephen Hunter dans le [ANG] Washington Post le 25/12/2004. Pour une rapide biographie de H. Hughes, lire par exemple cet article de Philippe Chevilley : « Howard Hughes, l’ogre d’Amérique », Les Échos, 14/01/2005. [retour]
  2. [ANG] Source, voir le chapitre « Production », sous-chapitre « Style ». Ce traitement particulier est également abordé dans un article de Dvdcritiques.com. [retour]
  3. Mentionnée par la page Wikipedia citée, cette autre courte page Wikipedia en Anglais est elle consacrée au procédé Multicolor. [retour]
  4. Il faut reconnaître que certaines scènes, notamment des extérieurs, se prêtent bien plus que d’autres à la détection du traitement dont il est question. [retour]
  5. Certaines de ces critiques sont accessibles à partir de cette page [ANG]. Cette négligence journalistique est également pointée du doigt par l’auteur du 3e billet de ce forum de disscussion ([ANG], 12/08/2006-19/09/2006). [retour]
  6. Je me souviens du film Hell’s Angels (1930) tel que montré dans Aviator comme étant en noir et blanc, à tort ou à raison. Mais selon une page de Wikipedia [EN], une séquence du film aurait été tournée en Multicolor puis finalement « imprimée » en Technicolor. [retour]
  7. Le parti de filmer en noir et blanc a été adopté pour un autre film américain, diffusé également ces jours-ci à la télévision, et sorti sensiblement à la même époque, Good night and good luck (George Clooney, 2005). L’action de ce film se situe pourtant bien plus tard… dans les années 1950. C’est toutefois au noir et blanc de la télévision qu’il est plutôt fait allusion dans ce film-là. [retour]

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